Menaces de Washington contre Baghdad et Téhéran

Suite au vote du parlement irakien pour le départ des troupes américaines de son sol

Amnay Idir, El Watan, 07 janvier 2020

Le président Trump a été élu notamment sur la promesse de mettre fin à l’engagement militaire américain au Proche-Orient.

Le président des Etats-Unis, Donald Trump, a menacé, dimanche soir, l’Iran de représailles et l’Irak de sanctions. Ces menaces interviennent suite au vote du Parlement irakien appelant à l’expulsion des troupes américaines de ce pays. «S’ils nous demandent effectivement de partir, si nous ne le faisons pas sur une base très amicale, nous leur imposerons des sanctions comme ils n’en ont jamais vu auparavant», a-t-il lancé.

«Nous avons une base aérienne extraordinairement chère là-bas. Elle a coûté des milliards de dollars à construire. Nous ne partirons pas s’ils ne nous remboursent pas !» a-t-il déclaré. Il a aussi maintenu sa menace de détruire des sites culturels iraniens. «Ils ont le droit de tuer nos ressortissants (…) et nous n’avons pas le droit de toucher leurs sites culturels ? Cela ne marche pas comme ça», a-t-il affirmé.

L’armée américaine risque son deuxième retrait forcé d’Irak en une décennie, après le vote, dimanche, du Parlement irakien pour réclamer son expulsion du pays. Le vote fait suite à l’élimination, vendredi passé, du général iranien Soleimani et d’Abou Mehdi Al Mouhandis, numéro deux du Hachd Al Chaabi, une coalition de paramilitaires pro-Iran et le ton monte entre l’Iran et les Etats-Unis.

L’invasion américaine de 2003 pour renverser le dictateur Saddam Hussein et l’occupation qui a suivi sont menées, de fait, sans l’accord de Baghdad. Le 1er mai, le président George W. Bush déclare que l’essentiel des combats est terminé, mais la guerre contre le terrorisme continue. En mai de la même année, l’Américain Paul Bremer, nommé administrateur civil, interdit l’accès aux fonctions publiques aux responsables du parti Baas, puis annonce la dissolution des organes de sécurité.

Le 2 octobre, un rapport américain du Groupe d’inspection reconnaît qu’aucune arme de destruction massive (ADM) n’a été découverte. Le 13 décembre, Saddam Hussein est capturé près de Tikrit, au nord de Baghdad. Il sera pendu fin 2006.

En 2008, le président américain George W. Bush négocie avec Baghdad un accord définissant le statut juridique des troupes américaines en Irak, dit «Sofa» (Status of Forces Agreement), qui permet le maintien d’une présence militaire américaine jusqu’en 2011.

Partir pour revenir

Après son arrivée à la Maison-Blanche, Barack Obama tente en vain de négocier un nouvel accord pour permettre à des troupes américaines de rester en Irak après 2011. En décembre 2011, les derniers militaires américains quittent l’Irak.

Après le retrait américain, les djihadistes du groupe Etat islamique (EI) s’emparent de territoires en Irak et en Syrie pour y établir un «califat». Dépassé, Baghdad demande à Washington de soutenir les forces irakiennes au sol avec des frappes aériennes. L’EI s’empare de Mossoul, en juin 2014, l’Irak présente alors une demande formelle aux Etats-Unis. Le président Obama autorise le retour de 275 militaires américains en Irak, et le Pentagone commence à mener régulièrement des frappes aériennes pour soutenir les forces irakiennes.

En août, les Irakiens «invitent» les Etats-Unis et leurs alliés à envoyer des troupes, donnant naissance à l’opération «Inherent Resolve» et à la coalition internationale menée par Washington, qui mène des opérations aériennes tout en armant, formant et offrant un soutien tactique aux Irakiens. En juillet 2017, Mossoul est reconquise après presque neuf mois de combats. En décembre, le Premier ministre irakien, Haider Al Abadi, annonce «la fin de la guerre» contre l’EI.

Le président Trump succède à Barack Obama. Il est élu notamment sur la promesse de mettre fin à l’engagement militaire américain au Proche-Orient. En 2018, il annonce le retrait total des forces américaines de Syrie. En mars 2019, les forces arabo-kurdes aidées par les Etats-Unis proclament en Syrie la fin du «califat» de l’EI. Il reste actuellement encore 5200 militaires américains sur le sol irakien.

Tensions

Washington et Téhéran ont combattu l’EI en Irak. Mais les tensions n’ont pas cessé de croître entre les deux pays depuis le retrait unilatéral des Etats-Unis de l’accord international sur le nucléaire conclu en 2015 à Vienne. Retrait annoncé le 8 mai 2018 par le président Trump, assorti de lourdes sanctions économiques contre Téhéran. Conclu entre l’Iran et le Groupe 5+1(Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine et Allemagne), l’accord a permis la levée d’une partie des sanctions contre Téhéran en échange de l’engagement iranien à ne pas se doter de l’arme nucléaire.

Après le retrait américain, le président iranien, Hassan Rohani, se dit prêt à discuter avec Européens, Russes et Chinois pour voir comment les intérêts de l’Iran peuvent être préservés, tout en menaçant de reprendre l’enrichissement d’uranium. Fin mai 2018, Washington énumère 12 conditions pour un «nouvel accord». Les Etats-Unis rétablissent en août, puis en novembre de sévères sanctions, notamment contre les secteurs pétrolier et financier.

De grandes entreprises internationales cessent leurs activités ou projets en Iran. Donald Trump décide de mettre fin, à partir de début mai 2019, aux exemptions permettant à huit pays d’acheter du pétrole iranien sans enfreindre les sanctions américaines. Le 8 mai 2019, l’Iran annonce qu’il cessera de respecter, dès fin juin, deux engagements pris dans le cadre du pacte. Asphyxié par les sanctions, l’Iran veut mettre la pression sur les pays européens toujours engagés dans l’accord pour l’aider à les contourner. Suivent de nouvelles sanctions américaines. Elles touchent «les secteurs iraniens du fer, de l’acier, de l’aluminium et du cuivre».

Le 1er juillet, l’Iran, qui a jusque-là respecté ses engagements, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), annonce le dépassement de «la limite des 300 kilogrammes» d’uranium faiblement enrichi imposée par l’accord. Le 7 du même mois, il confirme avoir commencé à enrichir l’uranium à un degré supérieur à la limite de 3,67% imposée par l’accord et menace de s’affranchir d’autres obligations dans «60 jours», si ses demandes ne sont pas satisfaites.

Le 26 septembre, l’AIEA indique que l’Iran a lancé le processus d’enrichissement d’uranium dans ses centrifugeuses avancées, récemment installées. Le 4 novembre, Téhéran indique produire désormais 5 kg d’uranium faiblement enrichi par jour. L’Iran relance le 7 novembre des activités d’enrichissement d’uranium dans son usine souterraine de Fordo (180 km au sud de sa capitale). Téhéran affirme, deux jours plus tard, enrichir désormais de l’uranium à hauteur de 5%.

Le 5 décembre, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France affirment que l’Iran développe des «missiles balistiques à capacité nucléaire», violant une résolution du Conseil de sécurité, dans une lettre aux Nations unies. L’Iran qualifie le texte de «mensonge désespéré». Dimanche, l’Iran annonce ce qu’il présente comme la «cinquième et dernière phase» du plan de réduction de ses engagements. Téhéran affirme qu’il ne se sent désormais plus tenu par aucune limite «sur le nombre de ses centrifugeuses».

Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne (UE) vont se retrouver vendredi à Bruxelles pour discuter de la crise iranienne, selon des sources diplomatiques.

Plus tard dans la journée, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont appelé Téhéran à abandonner les mesures qui sont contraires à l’accord nucléaire de 2015. «Nous appelons l’Iran à retirer toutes les mesures qui ne sont pas conformes à l’accord nucléaire», ont déclaré dans un communiqué commun la chancelière allemande, Angela Merkel, le président français, Emmanuel Macron, et le Premier ministre britannique, Boris Jonhson.

Ils ont par ailleurs évoqué dans leur communiqué les tensions croissantes consécutives à la frappe aérienne américaine qui a tué, à Baghdad, le général iranien Qassem Soleimani et le responsable irakien pro-iranien, Abou Mehdi Al Mouhandis. Ils appellent, en la circonstance, l’Iran, qui a promis des représailles, à s’abstenir de mener «de nouvelles actions violentes ou d’apporter son soutien à de telles actions».

De son côté, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a déclaré hier «regretter profondément» la dernière annonce de l’Iran sur la levée de toute limite sur l’enrichissement d’uranium. «La mise en œuvre complète de l’accord sur le nucléaire par tous est maintenant plus importante que jamais, pour la stabilité régionale et la sécurité mondiale», a-t-il indiqué sur Twitter. Il a dit «travailler avec tous les participants sur la voie à suivre». Le haut représentant a souligné que l’UE s’appuierait sur le travail de l’AIEA pour évaluer les conséquences.

«Nous devons nous fier à (elle) et voir ce que dit l’Agence internationale pour l’énergie atomique à propos des faits sur le terrain», a observé Peter Stano, son porte-parole, lors d’un point de presse quotidien. Dimanche, Josep Borrell a lancé une invitation au ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, à venir à Bruxelles, exhortant une nouvelle fois à la «désescalade» des tensions au Moyen-Orient. «Il y a une compréhension mutuelle que l’engagement devrait se poursuivre, mais c’est aux Iraniens de nous faire savoir comment ils veulent procéder», a soutenu Peter Stano.

De leur côté, les ambassadeurs des pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan) ont tenu une réunion, hier à Bruxelles, pour discuter de la crise entre les Etats-Unis et l’Iran. Samedi, l’Alliance nord Atlantique a annoncé la suspension de ses opérations d’entraînement en Irak. La mission de l’Otan en Irak, qui compte quelques centaines de soldats, entraîne depuis octobre 2018 les forces de ce pays à la demande du gouvernement irakien pour empêcher le retour de l’Etat islamique.