Chargé de redresser une industrie en crise : Ferhat Aït Ali «au pied du mur»

Said Rabia, El Watan, 07 janvier 2020

Le nouveau ministre de l’Industrie réussira-t-il à donner un véritable coup de pied dans la fourmilière ? Ce ne sera certainement pas chose facile dans un secteur dévasté par tant d’années de gabegie de l’ère Bouteflika.

Le temps de la mauvaise gestion est révolu et à partir d’aujourd’hui, on entre dans une nouvelle ère où les cadres du ministère de l’Industrie vont élaborer une véritable politique industrielle et non pas uniquement gérer les affaires courantes.» C’est ce qu’a déclaré le nouveau ministre de l’Industrie lors de sa prise de fonctions samedi dernier. Ferhat Aït Ali réussira-t-il à donner un véritable coup de pied dans la fourmilière ?

Ce ne sera certainement pas chose facile dans un secteur dévasté par tant d’années de gabegie de l’ère Bouteflika. Lui-même le dit : «J’ai toujours été critique, non pas sur l’œuvre des cadres ou des ministres qui se sont succédé, mais sur la vision. On dit que l’art est difficile, la critique est aisée. Aujourd’hui, je suis au pied du mur.» Le nouveau ministre de l’Industrie va prendre connaissance de l’étendue de la dévastation léguée par ses prédécesseurs avant que le système mis en place par le Président déchu ne tombe le 22 février dernier.

Mais que faire devant le constat qu’il brossait déjà dans les médias, et quelle stratégie élaborer pour redresser un secteur qui ne sait pas produire de la croissance ? Toute la difficulté est en fait là. Ferhat Aït Ali, qui hérite d’un département où tout est à reconstruire, arrivera-t-il à mettre en exécution ses idées, sa vision qu’il n’a pas cessé d’avancer tout au long de ces dernières années ?

Que fera-t-il par exemple du montage automobile qu’il a toujours qualifié d’arnaque. Dans un entretien accordé au journal Reporter, le nouveau ministre de l’Industrie affirmait que «qualifier une activité ou un site unique, sommairement aménagé, qui permet de sortir plus d’une dizaine de modèles de trois marques ou trois gammes de véhicules d’industrie, est en soi une hérésie jamais vue nulle part ailleurs». «J’ai dit en 2014 avec Renault et 2017, que cette histoire relevait de tout sauf de l’industrie, de ce fait, elle n’est pas seulement non viable, mais n’est pas une industrie tout court», avait tranché Ferhat Aït Ali.

Pour lui, «un cahier des charges sérieux, fixant la barre très haut et offrant les avantages à une seule marque pour une véritable unité de production, et l’ouverture à tous les autres selon les règles générales du marché et les gains attendus par le Trésor, aurait été plus judicieux dès le départ». Appliquera-t-il cette vision des choses maintenant qu’il est aux commandes ?

Le nouveau ministre de l’Industrie et des Mines est très attendu sur cette question, mais aussi sur d’autres concernant nombre de segments, entre autres, l’assemblage des produits électroménagers qui, dans beaucoup de cas, représente également, et à l’instar de l’automobile qui a coûté au pays ces dix dernières années 33,5 milliards de dollars, une importation déguisée.

Que fera-t-il également avec les usines de production du ciment qui ont poussé comme des champignons sous l’ère de l’ancien ministre de l’Industrie, Abdesselam Bouchouareb, à tel point que l’on se retrouve aujourd’hui avec une surproduction de 100% ? Ferhat Aït Ali aura certainement fort à faire avec un héritage très encombrant d’un système qui n’avait pas pour souci de produire de la croissance mais d’enrichir un petit conglomérat d’oligarques prédateurs et voraces. Si le nouveau ministre de l’Industrie n’a pas encore dévoilé ses intentions, on croit pouvoir les deviner s’il campe toujours sur ses positions.

Dans une ancienne interview publiée par Algérie Focus, il s’agit, pour lui, «de définir une stratégie économique, dans laquelle, le tissu industriel lourd doit être réhabilité et mis en position de fournir le reste de l’industrie de transformation locale, en position de se fournir en interne au meilleur rapport qualité/prix en matières premières de qualité, dans les produits ferreux, les dérivés pétrochimiques, les engrais et autres produits miniers».

«On doit favoriser et soutenir, estimait-il, le maintien en vie et la création d’investissements dans tous les secteurs productifs capables de répondre à la demande interne et exporter si possible, avec le moins de besoins en produits importés possibles, en modulant et les financements et la fiscalité sur cet impératif de taux d’intégration et un autre impératif d’utilitarisme.»

«Un producteur de sucettes glacées ne pouvant être pris au même régime qu’un producteur de pièces usinées pour l’industrie», résumait à l’époque le nouveau ministre, qui est chargé par le président, Abdelmadjid Tebboune, de produire de la croissance hors hydrocarbures. Arrivera-t-il à le faire avec un secteur qui compte à la pelle ces derniers mois le nombre incalculable et croissant de PMI et de PME mortes dans tous les segments de l’industrie ? Là est la question. Ferhat Aït Ali est vraiment «au pied du mur».