Le gouvernement Djerad connu: Des nouveautés et des interrogations

Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 4 janvier 2019

Le premier gouvernement sous la présidence de Abdelmadjid Tebboune laisse un arrière-goût amer d’un affreux déjà vu. Ses seules nouveautés, des ministres bardés de diplômes universitaires et des appellations de portefeuille dont certaines fragmentent des secteurs névralgiques de l’économie et d’autres sont à la mode.

Pour la première fois dans l’histoire des gouvernements nationaux, on ne sait si le poste de vice-ministre de la Défense nationale est maintenu ou pas. L’on pense que s’il ne figure pas -encore- dans l’équipe de Abdelaziz Djerrad, c’est probablement parce que Saïd Chengriha est toujours chef d’état-major par intérim. Bien que l’on sait que c’est une décision qui nécessite du temps, des compromis, provoque des mécontentements et exige des révisions d’équilibre et de positions, une éventuelle suppression de ce poste n’est pas simple. Admettons que ce choix militaro-politique est arrêté, ses initiateurs doivent déroger à une règle sacro-sainte que tous les présidents de la République ont reconduite d’une manière intacte. Chacun d’eux a ainsi cumulé, en plus d’être chef d’Etat, deux autres hautes fonctions, chef suprême des armées et ministre de la Défense. Ceci, pour des considérations strictes de sécurité basées sur un rapport de force sur lequel le président de la République, censé être un civil, pense peser, voire tenter de garder entier en main pour brimer toute velléité de putsch militaire. Dans les pays modernes, le président de la République est chef suprême des armées mais a un ministre de la Défense dans le gouvernement. Ce serait peut-être pour Tebboune le premier indicateur de la construction de la «nouvelle Algérie». Cependant, ce que tout le monde sait, c’est que Saïd Chengriha ne s’attendait pas à se retrouver à la tête du Haut Commandement de l’Armée pour remplacer un homme qui était sur tous «les fronts» et commandait d’une main de fer. Le décès subit du général de corps Ahmed Gaïd Salah a bousculé une institution qui avait déjà connu des changements importants au niveau de ses hautes fonctions notamment celles du renseignement intérieur.

Cafouillages

Il ne sera pas aisé pour le général Chengriha de reconsidérer l’ensemble des «carrières» au regard des exigences du pouvoir interne à cette même institution, aux pressions de ses détracteurs mais aussi celles régionales et internationales qui pèsent sur l’Algérie. Discret qu’il est, il est peu probable qu’il accepte de mener une mission aussi délicate et aussi complexe en étant aux devants de la scène. Son maintien en tant qu’intérimaire à la tête de l’état-major de l’ANP dans une telle conjoncture suscite en tout cas des interrogations.

La lecture de la liste des ministres par son porte-parole, Mohand Saïd Belaïd, n’a pas convaincu. L’orateur hésitait, cafouillait, écorchait les noms. «On dirait qu’il avait une liste et elle lui a été retirée pour en lire une nouvelle qu’il n’avait pas vue,» a lâché un observateur. Ce n’est pas le premier cafouillage de la présidence de la République depuis que Tebboune l’occupe. Le 1er communiqué que sa direction de la presse et de la communication a rendu public au début de la semaine dernière fait croire à un retour aux années de plomb. Sa Com informait «l’ensemble de la presse, supports et plateformes de communication que l’information officielle est rendue public à travers des communiqués de la présidence de la République publiés par l’Agence Algérie presse service (APS) et que toute information rapportée en dehors de ce canal est à classer dans la case de la propagande et la désinformation.» Un jugement absurde qui piétine les règles de professionnalisme les plus basiques.

Erreurs de casting

Au-delà de ce mauvais départ pour un homme censé diriger la communication de la présidence de la République, il y a dans le gouvernement Djerrad des erreurs de casting monstrueuses. Un casting qui n’a rien d’une vue de l’esprit puisque quelques ministres ont été pris des plateaux de télévision où ils passaient leur temps à répéter ce qui a été dit il y a de longues années sur la relance de l’ensemble des secteurs et sur la diversification de l’économie. Ils étaient surtout conciliants avec tous les décideurs, passés et présents. L’arrivée de certains noms et le retour d’autres laissent penser que le président de la République a été obligé de ménager des parties qui lui sont même hostiles. L’on se demande comment vont-ils pouvoir trouver un juste milieu entre les anciens réflexes, les nouvelles donnes politiques et s’initier en plus à la nouvelle nomenclature technologique pour ne pas confondre entre incubateurs pour transformer un projet économique en une entreprise et des couveuses pour garder les bébés prématurés…

Constitué après une élection présidentielle qui a failli emporter une cohésion militaro-politique très circonstancielle, le gouvernement Djerrad repose sur 39 portefeuilles dont les plus importants ont été décomposés l’on ne sait si c’est pour plus d’efficacité où alors pour «placer» des «recommandés» et constituer la république des copains et des officines. L’économie dans son ensemble vient d’être éclatée en plusieurs «cabinets» qui pourraient provoquer la dispersion des efforts, le télescopage des approches et de l’animosité entre leurs dirigeants. Ceci, même si ce n’est pas ce que pensent les économistes qui affirment que le gouvernement se doit d’avoir ces nouvelles entités pour pouvoir pousser le pays à créer les 200 000 PME pour relancer l’économie.

«La nouvelle Algérie est finie avant même qu’elle ne commence,» disait hier un politologue dès l’annonce de la composition du gouvernement. La libération de plus de 70 détenus en un temps record après qu’ils aient été incarcérés pour «atteinte à l’intégrité nationale» laisse sceptique sur l’indépendance d’une justice dont le ministre se charge d’annoncer les dates des procès et la lourdeur des verdicts.