Washington élimine un général iranien en Irak : Baghdad sur un brasier

Amnay Idir, El Watan, 04 janvier 2020

Émissaire de la République islamique en Irak, le général iranien Qassem Soleimani a été tué tôt hier dans un raid américain à la sortie de l’aéroport international de Baghdad.

Il était le chef de la Force Qods des Gardiens de la révolution, chargée des opérations extérieures de la République islamique. Abou Mehdi Al Mouhandis, numéro deux du Hachd Al Chaabi, coalition irakienne de paramilitaires majoritairement pro-Iran intégrés à l’Etat irakien, est également mort dans ce bombardement. Le Pentagone a annoncé que le président américain, Donald Trump, avait lui-même donné l’ordre de «tuer» le général Soleimani. Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a annoncé la nomination d’un successeur à Qassem Souleimani à la tête des forces Al Qods, Esmaïl Qaani.

Il a auparavant appelé à venger cette mort, tout comme le président Hassan Rohani. «L’Iran et les autres nations libres de la région prendront leur revanche sur l’Amérique criminelle», a déclaré le président Rohani. Téhéran a convoqué le responsable de l’ambassade suisse, qui représente les intérêts américains, pour dénoncer le «terrorisme d’Etat de l’Amérique». L’assassinat ciblé de Soleimani va «enclencher une guerre dévastatrice en Irak», a déclaré le Premier ministre démissionnaire irakien, Adel Abdel Mahdi, alors que le président Barham Saleh a exhorté «tout le monde à la retenue».

L’ayatollah irakien, Ali Sistani, a qualifié le raid d’«attaque injustifiée» et le leader chiite, Moqtada Sadr, a réactivé sa milice, l’Armée du Mehdi, dissoute il y a dix ans. Haut commandant du Hachd, Hadi Al Ameri a de son côté appelé «toutes les forces nationales à serrer les rangs pour bouter les troupes étrangères» hors d’Irak. Au Liban, le mouvement chiite Hezbollah a estimé que venger l’élimination de Soleimani est une «responsabilité» de la «résistance» dans le monde entier. De son côté, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a indiqué dans des tweets que son pays souhaite la «désescalade». Il a par ailleurs affirmé, sur CNN, que le général Soleimani préparait dans la région une «action d’envergure» menaçant des «centaines de vies américaines».

Et d’ajouter : «Nous savions que c’était imminent.» «Nous avons pris notre décision sur la base des évaluations de nos services de renseignement», a-t-il observé. Un peu plus tard, le président américain, Donald Trump, a estimé que le général iranien Qassem Soleimani aurait dû être tué «il y a des années». «Le général Qassem Soleimani a tué ou grièvement blessé des milliers d’Américains sur une longue période et prévoyait d’en tuer beaucoup d’autres (…) Il était directement ou indirectement responsable de la mort de millions de personnes», a tweeté le président Trump. «Si l’Iran ne sera jamais capable de l’admettre clairement, Soleimani était à la fois détesté et craint dans son pays. Ils ne sont pas aussi tristes» que les dirigeants iraniens «essayent de le faire croire au reste du monde», a-t-il poursuivi.

La communauté internationale a exprimé son inquiétude. Le raid américain va «accroître les tensions», a jugé Moscou. Pékin et Londres ont appelé à la «désescalade». Israël a évoqué le «droit» de Washington de «se défendre». Paris a estimé que «l’escalade militaire est toujours dangereuse». Berlin a exprimé sa «grande inquiétude».

La frappe d’hier intervient à la suite d’attaques à la roquette contre les diplomates et soldats américains. En effet, depuis le 28 octobre, onze attaques à la roquette ont visé des bases abritant des soldats ou des diplomates américains. Les dix premières ont fait un mort et des blessés parmi les militaires irakiens mais la dernière, le 27 décembre, a provoqué la mort d’un sous-traitant américain. Aucun de ces tirs n’a été revendiqué, mais Washington a toujours pointé du doigt les factions armées irakiennes soutenues par l’Iran.

Le 29 du même mois, Washington a rétorqué en bombardant une base près de la frontière syrienne, faisant 25 morts. Mardi, l’ambassade américaine à Baghdad est prise d’assaut par des milliers de partisans du Hachd, une démonstration de force qui a rappelé aux Etats-Unis la prise d’otages à son ambassade de Téhéran en 1979.

De la dégradation à la tension

Les relations entre l’Iran et les Etats-Unis se sont dégradées depuis la sortie de Washington en mai 2018 de l’accord sur le nucléaire iranien. La tension est montée en avril 2019 : Washington place les Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime iranien, sur sa liste noire des «organisations terroristes étrangères». La force Al Qods, est aussi placée sur cette liste.

Le 8 mai dernier, l’Iran décide de cesser de limiter ses réserves d’eau lourde et d’uranium enrichi, des mesures prévues dans le cadre de l’accord international de 2015 visant à limiter son programme nucléaire. Le même mois, le président Trump impose de nouvelles sanctions contre les secteurs iraniens du fer, de l’acier, de l’aluminium et du cuivre. D’autres sanctions seront prises les mois suivants. Le 20 juin, les Gardiens de la révolution annoncent avoir abattu un drone américain qui avait «violé l’espace aérien iranien».

Le Pentagone affirme qu’il se trouvait à 34 km des côtes iraniennes et n’a «à aucun moment» violé l’espace aérien iranien. Le lendemain, le président américain affirme avoir annulé, à la dernière minute, des frappes contre l’Iran pour éviter un lourd bilan humain. Le 18 juillet, il indique qu’un navire américain a détruit au-dessus du détroit d’Ormuz un drone iranien qui s’approchait dangereusement d’un navire américain. Allégations «sans fondement», selon Téhéran. Le 7 septembre, l’Iran annonce avoir mis en route des centrifugeuses avancées devant augmenter son stock d’uranium enrichi, une nouvelle étape de son désengagement de l’accord sur le nucléaire. Le 14 septembre, des attaques contre des infrastructures pétrolières majeures en Arabie Saoudite sont revendiquées par les rebelles yéménites houthis, soutenus par l’Iran.

Téhéran, qui dément, est accusé par Washington mais aussi par Riyad, Berlin, Londres et Paris d’être derrière les attaques. Le 20 septembre Donald Trump annonce des sanctions contre le système bancaire iranien, «les plus sévères jamais imposées à un pays». Le 4 novembre, Téhéran indique produire désormais 5 kg d’uranium faiblement enrichi par jour, soit plus de dix fois plus que début septembre. Le même mois, il relance ses activités d’enrichissement d’uranium, jusque-là gelées, dans l’usine de Fordo. C’est la quatrième phase du plan de réduction des engagements iraniens. Le 5 décembre, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France affirment que l’Iran développe des «missiles balistiques à capacité nucléaire», violant une résolution du Conseil de sécurité onusien, dans une lettre commune au Secrétariat général des Nations unies.

Un passé chargé de discordes

Entre Washington et Téhéran, les relations ont été marquées par des convulsions depuis plus d’un demi-siècle. En avril 1951, le docteur Mossadegh devient Premier ministre. Il nationalise les richesses pétrolières du pays et en août 1953, un coup d’Etat organisé par Londres et Washington, l’«opération Ajax», exécuté par la CIA le destitue au profit du Chah Mohammad Reza Pahlavi. Ce dernier mène une politique proaméricaine.

A travers sa police politique, la Savak, il lamine toute velléité d’opposition. Il lance des réformes socioéconomiques, «la révolution blanche», provoquant des émeutes en 1963, d’où émerge Ruhollah Khomeiny. Opposé à cette «révolution», il fustige aussi les relations militaires du chah avec les Etats-Unis. Expulsé d’Iran en 1964, il se réfugie en Irak. Déclaré persona non grata par le régime irakien, il s’exile en France en 1978. Cependant, le clergé chiite demeure l’unique rescapé de la répression sanglante menée par le chah.

Ce qui fait de lui le canal le plus important de la colère populaire et ses aspirations à la démocratie et la souveraineté nationale. Sachant que les Iraniens sont exaspérés par la présence étrangère, notamment américaine, sur leur territoire. Le chah quitte le pays en janvier 1978. Le 1er février 1979, Khomeiny entre à Téhéran, consacrant ainsi le pouvoir des Ayatollahs. Les événements se précipitent.

Le 4 novembre de la même année, des étudiants occupent l’ambassade américaine, dont le personnel ne sera libéré que le 20 janvier 1981. En septembre 1980 est déclenchée la guerre irano-irakienne. Au paroxysme de ce conflit, éclate le scandale de l’Irangate. Il s’agit de vente secrète d’armes américaines pour l’Iran.

L’argent récolté sera versé aux contre-révolunnaires nicaraguyens engagés dans une guerre contre le gouvernement sandiniste. En parallèle, les Américains comptent obtenir la libération de leurs otages au Liban. En octobre 1986, un avion américain transportant des armes pour les contras s’écrase au Nicaragua. Les forces sandinistes capturent un pilote rescapé du crash et avoue les secrets de l’opération et donne des noms de ses architectes.

En novembre de la même année, l’hebdomadaire libanais Al Shiraa révèle l’affaire et évoque le voyage du conseiller national à la Sécurité, Robert Mc Farlane, à Téhéran. Le scandale secoue même la présidence américaine. L’opération s’est déroulée en dehors du processus institutionnel, en violation de la Constitution et des décisions du Congrès, et de l’esprit de l’opération «Staunch» destinée à empêcher Téhéran à s’approvisionner d’armes même auprès des alliés de Washington.

Nommé commandant en chef des forces armés, Hachemi Rafsendjani convainc Komeiny d’accepter la résolution 598 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui met fin à la guerre avec l’Irak en 1988. Khomeiny meurt en juin 1989. Lui succède comme Guide Ali Khamenei. Le nouveau guide tisse de forts liens avec Hachemi Rafsandjani qui finit par devenir président de la République.

Ils appellent à la libéralisation économique, des réformes politiques et la reconstruction du pays. En juin 1992, pour trouver des capitaux, l’Iran adopte une loi sur l’investissement privé, les étrangers ouvrent ainsi droit à posséder la totalité d’une entreprise iranienne. Son successeur Mohammad Khatami est considéré lui aussi comme réformateur. Mais cela n’empêche pas le président George W. Bush, en janvier 2002, de parler de l’«axe du mal» pour désigner les pays qui soutiennent le terrorisme et souhaitent se doter de l’arme nucléaire, à savoir l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord.

L’élection d’Ahmadinedjad n’a fait qu’exacerber les tensions entre Téhéran et l’Occident. Son successeur Hassan Rohani héritera d’un lourd fardeau.