«C’est tout l’avenir du marché énergétique européen qui est en jeu en Libye»

M’hand Berkouk. Expert international en questions stratégiques et sécuritaires

Salima Tlemcani, El Watan, 30 décembre 2019

L’expert international M’hand Berkouk estime que ce ne sont pas les menaces du général Haftar qui font peur à Alger, mais le terrorisme de plus en plus inquiétant en Libye et au Sahel. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il explique que les répercussions de la crise libyenne, la plus grave, selon lui, vont fragiliser davantage la Tunisie et créeront un front nouveau du terrorisme en Afrique, en raison de l’ingérence étrangère, de l’arrivée massive de combattants étrangers et de la profusion d’armes. Il revient sur le rôle de la France, les intérêts de la Turquie, les guerres par procuration autour de l’avenir énergétique de l’Europe.

– La Libye s’achemine vers une situation aussi compliquée qu’inquiétante, avec l’entrée en action de nombreux Etats occidentaux et arabes, l’implantation de groupes terroristes et l’arrivée de plus en plus massives de «combattants djihadistes» ayant fui la Syrie. Quelle analyse faites-vous de ce qui se passe dans ce pays voisin ?

Vous avez raison de dire que la situation se complique. C’est le constat d’échec du processus de l’accord de Skhirat en 2015, et de l’impasse à laquelle est arrivée la mission onusienne, qui peine à trouver une solution politique multidimensionnelle au conflit.

La situation est marquée par la multitude d’ingérence étrangère. D’un côté l’Egypte, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et la Russie soutiennent le général Haftar, qui progresse à l’est de la Libye…

– Mais aussi et surtout la France, qui a été à l’origine de la résolution onusienne qui a ouvert la porte à l’intervention militaire…

La France, qui était un des instigateurs de la résolution du 17 mars 2011, est un acteur majeur dans la prolongation de la crise par son alliance affichée avec le général Haftar et les opérations multiples, comme c’était le cas lors du sommet de Paris, qui était en contradiction avec celui de Palerme, en Italie.

Cela témoigne de la difficulté à aller vers un dialogue aboutissant à la solution politique. Et celle-ci ne peut être consacrée, si trois conditions ne sont pas réunies. Premièrement, il faut que la résolution du Conseil de sécurité imposant l’embargo sur les armes soit élargie à l’interdiction de l’ingérence et de l’action militaire, mais aussi à celle de l’utilisation de l’action armée par les belligérants en Libye.

Deuxièmement, il faut consolider le rôle de l’UA (Union africaine) dans le conflit libyen pour trouver les mécanismes qui facilitent la mise en place d’un accord opérationnel de transition avec l’ensemble des belligérants.

Troisièmement, développer les capacités des institutions actuelles en Libye, notamment sécuritaires, pour sécuriser le territoire libyen d’une superficie de 1,550 million de km2 et des frontières poreuses avec le Sahel, et renforcer la stratégie de lutte contre le terrorisme qui s’installe dans la durée et qui fait de la Libye un nouveau front du terrorisme, sachant que toutes les études sur le terrorisme post Syrie, évoquent un redéploiement de plusieurs milliers de combattants étrangers et de quelques centaines de combattants syriens engagés en Libye.

– Comment l’Union africaine peut-elle aujourd’hui jouer un rôle dans la résolution de la crise libyenne alors qu’elle a été totalement écartée en 2011 pour laisser place à l’intervention militaire défendue par le Conseil de sécurité de l’Onu, et particulièrement la France ?

Il est vrai qu’en 2011, l’UA avait une mission de médiation en Libye, qui a échoué non pas par incapacité ou absence de volonté, mais par la vitesse avec laquelle le Conseil de sécurité a tranché en faveur de l’intervention militaire, ce qui est un précédent unique dans l’histoire.

Il faut rappeler que les résolutions, 1970 et 1973, ont été adoptées en moins de quatre semaines seulement. Ce qui constitue un précédent unique dans l’histoire. Cela a donné plus de sens à l’action militaire qu’aux efforts diplomatiques. La sécurité de l’Afrique dépend de la résolution du conflit armé en Libye.

La transformation en front de terrorisme sera une source de déstabilisation de tout le continent. La jonction entre les groupes terroristes de la Corne d’Afrique, de l’Afrique de l’Ouest, en passant par ceux du Sahel, sera catastrophique d’abord pour une dizaine de pays concernés par cette bande qui traverse le continent, mais aussi pour de nombreux autres Etats, alors qu’on évoque déjà le passage vers le terrorisme communautaire, comme on le voit au Mali avec Ansar Eddine au nord, et au Burkina Fasso, avec Ansar El Islam, pour ne citer que ceux-là.

L’architecture de la paix et la sécurité de l’UA est élaborée pour aider à la stabilité durable de ses Etats membres. Son échec en Libye met en danger cette même architecture.

– Selon vous, quel est l’enjeu de cette guerre par procuration ?

La France a été le premier pays à mener des attaques contre la Libye au mois de mars 2011. Ses schémas en Afrique viennent compenser ses échecs en Europe.

La Libye est la première réserve énergétique africaine. Avec sa façade maritime, son prolongement vers l’Afrique et ses réserves pétrolières, sa position géostratégique est extrêmement importante et attise les convoitises.

– Quel rôle joue actuellement l’Italie, qui a d’énormes intérêts à défendre ?

Les italiens pensent avant tout à leur sécurité intérieure. Ils n’ont pas intérêt à ce que le conflit perdure. Ils ont peur du terrorisme et de l’immigration clandestine. Ils essayent donc de construire un consensus opérationnel entre les deux parties belligérantes, pour arriver à une solution au conflit.

– Si l’on comprend l’intérêt des Italiens à la crise libyenne, qu’en est-il de celui du président turc, Erdogan ?

Il faut savoir qu’en 2013, la Libye a signé un mémorandum de coopération bilatérale, qui donne au gouvernement de Tripoli le droit de demander une assistance militaire au sol. C’est la première fois qu’on voit ce genre d’accord qui peut être un schéma de redéploiement de la Turquie dans la zone.

La Turquie et la Libye n’ont pas de frontières maritimes communes. Avec un tel accord, on crée un précédent. On va changer la donne énergétique par rapport aux découvertes de gisements gaziers en Méditerranée pour délimiter les zones économiques exclusives avec les voisins, notamment grecs, égyptiens et chypriotes. C’est tout l’avenir du marché énergétique européen qui est mis en jeu en Libye.

– N’y voyez-vous pas une «syrianisation» de la Libye ?

En Syrie, il y a une armée nationale assez importante. Ce n’est pas le cas en Libye. Par contre, il y a des similitudes à relever.

D’abord, la prolifération d’acteurs armés agissant pour des intérêts étrangers, groupes terroristes qui s’installent et actions militaires américaines avec des drones, et arabes avec des raids aériens. Donc, on peut dire qu’il y a des similitudes avec la situation en Syrie.

La crise que traverse la Libye depuis 2011 n’est pas du tout facile à résoudre. Pendant des années, beaucoup d’intérêts étrangers qui s’affrontent sur le terrain, absence d’institutions et d’Etat mais surtout la multiplication de schémas étrangers.

Cela a fragmenté davantage le pays et fait qu’aujourd’hui Libye se dirige vers beaucoup plus d’ingérences et d’attaques terroristes. Les conséquences seront très graves et très lourdes pour tout le continent africain.

– Peut-on craindre, comme l’a déclaré le ministre de l’Intérieur libyen, la chute d’Alger et de Tunis, au cas où Tripoli tomberait entre les mains des troupes du général Haftar ?

Au-delà des frontières, nous partageons beaucoup de liens avec la Libye, mais aussi de l’inquiétude pour l’avenir.

L’instabilité des pays du Sahel, la fragilité de la Tunisie, qui partage 400 km de frontière avec la Libye, dont l’armée n’est pas très forte, les institutions fragiles et qui compte quelques milliers de combattants tunisiens en Libye, sont des paramètres qui peuvent constituer des menaces pour ces pays.

A côté, l’Algérie, a développé, depuis plusieurs années, une présence militaire assez importante et une surveillance des frontières des plus modernes pour protéger le pays. En politique internationale, il faut distinguer entre les discours destinés à la consommation et les discours réalistes.

L’Algérie, de par ses positions et sa stabilité, a toujours œuvré pour la paix par la voie du dialogue entre belligérants Libyens.

Elle s’est opposée à toute ingérence étrangère. Ce ne sont pas les propos du ministre de l’Intérieur libyen ou du général Haftar qui inquiètent Alger, mais la menace terroriste de plus en plus dangereuse et qui risque de fragiliser d’avantage la Tunisie voisine.

– Ne veut-on pas faire pression sur l’Algérie pour la mener en dehors de ses frontières, notamment en Libye ?

L’Algérie n’est pas la Turquie. Elle a toujours agi pour permettre aux belligérants de s’asseoir autour de la même table. Au Mali, elle a été à l’origine de l’accord de paix de 2015, et de la mise en place du mécanisme de suivi.

– Cet accord peine à être respecté à ce jour…

Les interférences étrangères ont empêché le respect de ces accords. Il est du rôle de la communauté internationale de faire appliquer les accords.

Depuis la signature de ces derniers, les terroristes se sont multipliés et ont étendu leurs terrains de prédilection du nord jusqu’au centre du pays.

Mais je pense que la crise libyenne reste la plus grave de par ses acteurs, la présence étrangère, les groupes terroristes et la profusion d’armes. Les pays voisins doivent avoir peur.