L’armée turque se prépare à débarquer en Libye

Erdogan répond favorablement à l’appel à l’aide d’Al Sarraj

Mourad Sellami, El Watan, 28 décembre 2019

Le président du gouvernement libyen d’union nationale (GNA), Fayez Al Sarraj, demande l’aide militaire turque. Entre-temps, Erdogan fait un saut à Tunis pour sonder le président Saïed. L’Egypte s’oppose, quant à elle, à l’intervention turque en Libye. Al Sissi a appelé Trump pour vanter le rôle du général Haftar contre le terrorisme. Tous ces éléments constituent les ingrédients qui risquent de conduire à une implosion régionale.

La récente visite d’Erdogan à Tunis a accentué les craintes d’une intervention militaire directe turque en Libye. La présence du ministre de la Défense et du chef des Renseignements dans la délégation turque, a suscité mouts spéculations.

Depuis, les puissances internationales et régionales ont multiplié leurs manœuvres autour de ce délicat dossier. Les présidents Donald Trump et Abdelfattah Sissi se sont téléphonés, tout comme Vladimir Poutine et Giuseppe Conte. Les Libyens observent médusés les manœuvres qui se trament contre leur pays.

Tout a commencé par Tunis, avec la visite-surprise, mercredi dernier, du président turc, Erdogan, et sa rencontre avec le président Saied. Erdogan a déclaré, à son retour à Ankara, que la Turquie et la Tunisie soutiennent le gouvernement d’Al Sarraj, nécessitant des précisions de la présidence tunisienne, qui a publié un communiqué.

«La Tunisie n’a nullement l’intention d’intégrer aucun pôle dans le conflit libyen», a dit le communiqué. Le président Saied a insisté, lors de ses pourparlers avec le président Erdogan, sur la «primauté du dialogue inter-libyen» comme alternative au conflit armé, est-il également dit.

Par ailleurs, la chargée de communication de la présidence tunisienne, Rachida Enneifer, a déclaré aux médias que si la Tunisie reconnaît le GNA de Fayez Al Sarraj, à l’instar de la communauté internationale, cela ne veut nullement dire «soutenir l’un des camps du conflit libyen».

Il est clair que les déclarations d’Erdogan, à son retour de Tunis, disant que Tunis et Ankara soutiennent Al Sarraj, ont été à l’origine de cette confusion.

A noter, toutefois, que la présidence tunisienne s’est limitée à ces précisions et n’a pas rappelé à l’ordre la présidence turque, ni sollicité l’ambassadeur turc à Tunis, pour faire des précisions à son gouvernement, comme l’exigent certains partis politiques tunisiens.

Développements

Tout a commencé par la signature du traité de coopération militaire entre Al Sarraj et Erdogan, il y a deux semaines. Depuis, les choses se sont accélérées. Le ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bachagha, a déclaré, mercredi dernier à Tunis, que son gouvernement allait demander l’aide militaire de la Turquie pour contrer l’agression de Khalifa Haftar.

Le lendemain, le président turc a déclaré à Ankara que son pays «allait envoyer des troupes en Libye, après un vote du Parlement, qui interviendrait en début d’année (7 ou 8 janvier 2020, ndlr)». Il s’agit, selon certains observateurs, d’une entente entre frères musulmans, ceux de l’AKP turc, avec ceux de Misrata, en Libye, avec les fonds du Qatar.

Les Libyens, autour d’Al Sarraj, s’avouent ainsi incapables de contrer, seuls, Haftar. Ankara semble décidé à avancer, malgré les avertissements de l’ONU et les réticences de la communauté internationale.

La décision des Frères musulmans turco-libyens survient suite aux développements sur le terrain. Les troupes de Haftar, bénéficiant du soutien égypto-émirati et du silence international, seraient en train d’avancer sur le terrain.

Quant à eux, Al Sarraj et ses alliés ne disposeraient plus de potentiel humain, pour résister à Haftar. En retour de ce coup de main, Ankara attend que Tripoli lui ouvre la voie du gaz naturel en Méditerranée occidentale par l’accord de frontières maritimes.

Pour leur part, Le Caire et Abou Dhabi ont remué ciel et terre pour avertir d’un risque terroriste dans la région, en vantant le rôle de Haftar et en présentant Tripoli comme un repaire de terroristes. Néanmoins, le ministre de l’Intérieur, Fathi Bachagha, a mené une contre-campagne à Washington.

Il a vendu l’idée que c’est l’offensive de Khalifa Haftar qui a permis aux groupes terroristes de se redéployer. Fathi Bachagha semble avoir atteint son objectif, puisque la Maison-Blanche a appelé à l’arrêt des combats.

La question est de savoir maintenant si les Etats-Unis vont laisser faire Erdogan en Libye. L’Algérie, l’Egypte et la Tunisie seraient également directement concernées par cette éventuelle présence turque, ce qui compliquerait davantage les équilibres régionaux. Une partition de la Libye pourrait, par ailleurs, découler d’une aggravation du conflit.

Bachagha : «Si Tripoli tombe, Tunis et Alger tomberont à leur tour»

Le ministre libyen de l’Intérieur (GNA), Fathi Bachagha, a averti, lors d’une conférence de presse tenue jeudi 26 décembre à Tunis, que si l’offensive lancée le 12 décembre par le maréchal Khalifa Haftar contre Tripoli «aboutissait à la chute de la capitale libyenne», ceci entraînerait inéluctablement «la chute d’Alger et de Tunis». «Si Tripoli tombe, Tunis et Alger tomberont à leur tour», a-t-il déclaré.

«Il s’agit d’une tentative de semer l’anarchie dans la région et de faire main basse sur l’Afrique du Nord», a-t-il mis en garde. Le ministre a ainsi rappelé l’existence d’une «coopération importante entre la Libye, la Turquie, la Tunisie et l’Algérie».

«Nous serons dans une même alliance de manière à servir nos peuples et notre stabilité et à construire une coopération économique sur la base de la coopération politique et sécuritaire», a-t-il insisté.

La défaite des organisations terroristes en Syrie et en Irak a conduit des centaines de combattants à se redéployer dans les régions du Maghreb et du Sahel.

Pour le ministre libyen, cette situation qui met en danger tous les pays de la région nécessite une coopération stratégique agressive pour faire face au danger terroriste.

Par ailleurs, il a regretté «l’exploitation par certaines parties de cette situation pour justifier leurs tentatives désespérées d’accéder au pouvoir par le langage de la force». Il parlait bien sûr du maréchal Khalifa Haftar. R. I.