Des obsèques de chef d’Etat pour Gaïd Salah

Inhumé hier au cimetière d’El Alia (Alger)

Salima Tlemcani, El Watan, 25 décembre 2019

Le défunt vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’Anp, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, a eu droit, hier, à des funérailles particulières, à Alger. Des milliers de personnes ont afflué de nombreuses wilayas du pays, parmi lesquelles des centaines ont même passé la nuit dans la rue pour être très tôt au Palais du peuple et au cimetière d’El Alia pour lui rendre un dernier hommage, avant qu’il ne soit enterré au Carré des martyrs.

Très tôt dans la matinée d’hier, des centaines de personnes étaient déjà amassées devant l’entrée principale du Palais du peuple, à Alger, pour assister aux funérailles du défunt Ahmed Gaïd Salah, général de corps d’armée, chef d’état-major de l’Anp et vice-ministre de la Défense, décédé lundi dernier chez lui à la suite d’un malaise cardiaque.

Dès 9h, des deux côtés de la chaussée du boulevard Franklin Roosevelt, la foule devient de plus en plus imposante. Jeunes, moins jeunes, mais aussi beaucoup de femmes se bousculent pour tenter d’entrer au Palais.

En vain. Le grand portail doré, surmonté d’un immense drapeau en berne, ne s’ouvre qu’aux personnalités politiques, diplomatiques et militaires. Nous apprenons que la dépouille est déjà là, depuis 7h30 ainsi que des membres de sa famille.

De nombreux hauts responsables de l’Etat ainsi que des représentants du corps diplomatique accrédités à Alger se sont déjà recueillis à sa mémoire, alors que le président, Abdelmadjid Tebboune, lui a rendu hommage, dès 8h.

Hissant un immense portrait du défunt, Abderrahmane, la trentaine, membre de la coordination des retraités, radiés et invalides de l’Anp, est venu de Ouargla, avec un groupe d’une trentaine de personnes. «Nous sommes arrivés à 2h. Nous avons dormi ici, pour rendre hommage au ‘‘martyr’’ Gaïd Salah.

Il est mort pour l’Algérie. Nous ne pouvons pas l’oublier», lance Abderrahmane avant que Mourad, la quarantaine, un béret rouge sur la tête et la jambe amputée, ajoute : «Le chahid Gaïd Salah est notre père.

Il a réussi à éviter le pire au pays. Il était un homme à principes. Son nom restera dans l’histoire.» Et de crier : «Djeich, chaab, khawa khawa, Gaïd Salah maâ chouhada !» (Armée et peuple frères et Gaïd Salah avec les martyrs ). La grappe humaine collée au portail principal du Palais devient incontrôlable.

Certains escaladent la grille et les murs et d’autres sont carrément collés aux barreaux. Le corps drapé de l’emblème national, une vieille femme pleure à chaudes larmes et aucun des jeunes qui l’entourent n’arrive à la consoler. Puis subitement elle s’écroule de tout son poids. Très vite, de jeunes secouristes du CRA (Croissant-Rouge algérien), l’évacuent.

La foule continue de scander d’une seule voix : «Allah Akbar, Gaïd Salah mat bel wissam !» (Dieu est grand, Gaïd Salah est mort décoré de la médaille). De longues barrières métalliques bordent la chaussée des deux côtés, empêchant une grande partie de la masse humaine de s’approcher du portail.

Vers 9h30, deux grands bus transportant les attachés militaires des ambassades accréditées à Alger ont du mal à se frayer un chemin pour entrer à la résidence présidentielle. Il leur a fallu attendre plus d’une quinzaine de minutes au milieu de la foule qui scandait des mots d’ordre en faveur du défunt Gaïd Salah.

Un peu plus bas, des tireurs d’élite se placent sur des balcons du haut des immeubles, alors que de nombreux citoyens attendent depuis déjà deux heures, tout le long du boulevard Franklin Roosevelt et une grande partie de la rue Didouche Mourad, la sortie du cortège funèbre.

Nous revenons sur nos pas, vers le Palais du peuple, où la pression de la foule devient très pesante. Subitement, un véhicule de l’ambassade de France traverse doucement la chaussée. Il est pris à partie par de nombreux citoyens, créant la panique chez les policiers.

Des chants patriotiques se font entendre, alors que des youyous stridents fusent de partout. Aïcha, la quarantaine, est médecin, elle a fait le déplacement la veille, avec trois de ses collègues, «pour assister  à l’enterrement d’un homme exceptionnel qui a sauvé le pays de la îssaba», lance-t-elle en sanglots.

Un peu plus loin, un jeune homme, la trentaine à peine, hisse une immense photo de Gaïd Salah, tenant une valise sur laquelle on peut lire 7+8. «C’est un homme qui aime son peuple. Il a donné sa vie pour que les articles 7 et 8 de la Constitution soient appliqués. Il est mort après l’élection d’un Président», nous dit-il les larmes aux yeux.

Des scènes de pleurs et d’évanouissements…

Il est plus de 11h, les motards de la Sûreté nationale mettent en marche les moteurs de leurs bolides et quittent les lieux, sous les cris de «Allah Akbar Gaid Salah avec les martyrs !» Un quart d’heure plus tard, les bus transportant les attachés militaires quittent le Palais du peuple.

La foule devient imposante au point où les véhicules officiels ne peuvent pas passer. Policiers et gendarmes s’agitent. Ils tentent tant bien que mal de libérer le passage automobile. Il est déjà 11h30.

Nous apprenons qu’il y a eu un changement dans l’itinéraire du convoi funéraire. Au lieu de passer par la rue Didouche Mourad, il emprunte la place Addis- Abeba, pour prendre le boulevard de l’Indépendance, puis rejoindre la place du 1er Mai avant de continuer par la route moutonnière jusqu’au cimetière d’El Alia.

Vers 11h40, le grand portail du Palais s’ouvre, sous les cris «Allah Akbar !» (Dieu est grand). La foule s’avance comme une vague vers l’entrée de la résidence présidentielle, mais les policiers, en rang serré, forment une chaîne humaine pour créer un passage.

Une ambiance très lourde

Les sons des youyous, des sanglots et des cris se mêlent au chant de l’hymne national entonné par un groupe de jeunes, bérets verts sur la tête, hissant d’immenses drapeaux. Les premiers véhicules du cortège funèbre, commencent à quitter l’enceinte du Palais.

Il est 11h46, le véhicule transportant la dépouille du défunt, drapée de l’emblème national et entourée de couronnes de fleurs, apparaît sous les cris et les pleurs, puis des «Allah Akbar, Gaid Salah avec les martyrs !» La scène tourne à l’hystérie.

Un jeune homme s’affaisse par terre, puis une femme et un autre homme. La foule avance comme une vague vers le convoi, puis subitement, elle revient sur ses pas poussée brutalement par le cordon de policiers.

Les secouristes crient de toutes leurs forces pour se faire un passage et extraire les trois victimes de malaise, effondrées par terre. Nous nous éloignons un peu, en allant vers la place Addis-Abeba. Là aussi une foule immense attend le cortège, qui s’ébranle doucement vers l’avenue de l’Indépendance.

Des deux côtés de la chaussée, de nombreux citoyens se sont amassés pour certains avec des drapeaux, pour d’autres avec des portraits du défunt. En longeant le grand boulevard, nous sommes surpris par l’immense grappe humaine qui s’est formée à la place 1er Mai.

Des gens venus on ne d’où se sont vite regroupés à la sortie de la Trémie. Le véhicule funéraire se retrouve bloqué par une marée humaine scandant : «Djeich, chaab, khawa khawa, Gaïd Salah maâ chouhada !» (Armée et peuple sont des frères, Gaïd Salah avec les martyrs).

Il a fallu près de 20 minutes pour que la foule hystérique laisse le passage au convoi funéraire, qui traverse la route moutonnière suivi d’une procession de véhicules militaires et civils. Au fur et à mesure qu’il approche du cimetière d’El Alia, la masse humaine, qui attend depuis 8h, prend du volume.

Des milliers de personnes ont fait le déplacement pour assister à l’enterrement. Il est 13h40, lorsque la dépouille entre au cimetière.

Après la Prière du mort, c’est le directeur de la communication et de l’orientation au ministère de la Défense nationale, le général-major Boualem Madi, qui lit l’oraison funèbre devant les enfants et des membres de la famille du défunt, ainsi que le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, et le chef de l’état-major de l’Anp par intérim, le général-major Chengriha, et de nombreux officiers supérieurs de l’Anp.

Une fois enterré, Abdelmadjid Tebboune a remis l’emblème national qui couvrait le cercueil à l’un des fils du défunt Ahmed Gaïd Salah. Il faut reconnaître que ce dernier a eu des funérailles d’un chef d’Etat. Du jamais vu dans l’histoire pour un militaire.