Accélération du traitement des affaires de corruption Situation exceptionnelle dans les tribunaux d’Alger

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 23 décembre 2019

Les tribunaux d’Alger sont plongés dans un contexte vraiment exceptionnel qui se répercute aussi bien souvent sur les autres affaires dites ordinaires.
Il est un peu plus de 9 h ce dimanche lorsqu’un homme d’un certain âge arrive essoufflé à la porte du tribunal de Sidi-M’hamed. Il questionne les policiers de faction: «Ils travaillent aujourd’hui ? Il n’y a rien de spécial ? Mon affaire a été renvoyée deux fois de suite au cours de ces derniers jours.» Il agite une convocation qui lui avait été adressée il y a deux semaines. L’un des policiers la prend, en lit le contenu et lui répond: «Ils travaillent normalement, rien de spécial, tu peux entrer.» Dans le hall du tribunal, un tableau électronique affiche les horaires et la nature des audiences qui doivent se dérouler en cette journée. Des citoyens continuent à arriver. Pour pénétrer à l’intérieur du tribunal, ils doivent passer les barrières qui entourent l’édifice. Mises en place depuis le début des affaires anti-corruption, elles délimitent le périmètre que doivent emprunter les citoyens ordinaires, les avocats et journalistes continuellement en quête d’informations sur les lieux. Les équipes de caméraman font, elles, le pied de grue devant la porte arrière de l’édifice, celle par laquelle pénètre le fourgon cellulaire transportant les célèbres prisonniers incarcérés à El-Harrach. Aucune information n’indique que des arrivées auront lieu aujourd’hui, mais certains caméraman préfèrent faire le guet. Dans le hall du tribunal, des avocats commentent: «Nous sommes habitués à cette agitation, et heureusement que la presse est là car c’est par elle que nous sommes informés des dates des procès et des affaires anti-corruption. Nous sommes également habitués à voir toutes ces personnalités qui nous gouvernaient, leurs enfants, leurs complices, être amenés pour instruction.» Des instructions qui se poursuivent en série et «qui peuvent aussi se dérouler à n’importe quelle heure de la journée», poursuivent nos interlocuteurs. Sur place, on apprend que les auditions des témoins impliqués ou devant témoigner à décharge dans ces affaires défilent presque quotidiennement ici. «Plus de 80 personnes ont été et continuent à être écoutées uniquement dans l’affaire Abdelghani Hamel, imaginez combien d’auditions cela fait si on doit cumuler avec les témoins écoutés dans les autres dossiers.» Les instructions avancent à grands pas. Des procès aussi importants que celui durant lequel ont été jugés les deux anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal sont attendus. Les avocats spéculent sur l’affaire Tahkout. «La justice a accéléré la cadence, il est clair que le procès arrive à grands pas.»
Le tribunal de Sidi-M’hamed est aussi ce lieu où viennent «pointer» toutes les personnes placées en liberté provisoire (dans les affaires anti-corruption) et contraintes à signer des P-V tous les mois chez le juge en charge de leur affaire. «Regardez bien, nous dit un autre avocat, vous remarquerez également la présence des défenseurs des ministres ou hommes d’affaires condamnés récemment durant le procès de l’automobile, ils viennent faire appel pour leurs clients. Les témoins, eux, condamnés mais demeurant en liberté, viennent aussi retirer leur jugement.» Les retraits s’effectuent au premier étage, face à la fameuse salle d’audience réservée aux grands procès. Les deux paravents géants de couleur blanche mis en place pour séparer les accès durant le procès de l’automobile sont toujours là. «Ils en ont besoin, ils seront à nouveau utilisés très prochainement», lance discrètement un policier. Les affaires anti-corruption sont au centre des conversations.
Non loin de Sidi-M’hamed, à la cour d’Alger, le procès de Kamel Chikhi vient d’être reporté pour la quatrième fois. Surnommé Kamel El Bouchi, il est le principal accusé dans la terrible affaire des 701 kg de cocaïne interceptée en août 2018 au port d’Oran. Ce matin, il devait cependant comparaître avec douze co-accusés pour obtention illégale de terrains et de permis de construire. Son avocat explique les raisons de ce nouveau report. «La magistrate en charge de ce dossier sera prochainement désignée dans la chambre criminelle, elle ne pouvait donc pas juger le dossier. Les trois autres reports précédents s’expliquent par la grève et le mouvement qui a été opéré par le ministre de la Justice.» Kamel Chikhi comparaîtra à nouveau le 12 janvier prochain à la cour d’Alger. Ici, juges et procureurs évoluent également au rythme des affaires anti-corruption. Car c’est là encore que trois procès en appel très sensibles sont en attente de programmation: Khalifa, l’autoroute Est-Ouest et Sonatrach. Selon des membres du collectif de défense des prévenus, le premier procès qui pourrait s’ouvrir est celui de l’autoroute Est-Ouest. «Il devrait être programmé pour le début du mois de mars prochain», nous dit-on. La décision de procéder à la réouverture de ces dossiers a été prise durant l’été dernier par la Cour suprême. Cette dernière ploie également sous le poids des dossiers liés à la corruption. Chaque matin, des fourgons cellulaires en provenance d’El-Harrach amènent des prisonniers au nom bien connu.
A. C.