«Le recyclage des personnels politiques sera dévastateur pour le pays»

Belkacem Boukherouf. Enseignant-chercheur et militant des droits de l’homme

Hafid Azzouzi, El Watan, 23 décembre 2019

– Comment voyez-vous le concept de la IIe République tel qu’il est présenté par le nouveau président, Abdelmadjid Tebboune ?

Quand Tebboune parle de la IIe République, il ne fait que reprendre une revendication de première heure, chère à la rue qui proteste depuis février 2019. C’est même une revendication de l’opposition démocratique, dont la voix et les projets ont été longtemps régentés et vilipendés.

Sans préjuger des intentions réelles du président Tebboune, on peut conclure à trois éléments fondamentaux : primo, l’Algérie ne sera plus jamais comme avant et sa configuration, aussi bien institutionnelle qu’idéologique, sera appelée à connaître une reconfiguration profonde.

Deusio, la rue a incontestablement infléchi le pouvoir dans son conservatisme inamovible et les anciens réflexes ne sont plus de mise. Tertio, il y a une nécessité absolue à apporter le changement indispensable et voulu par les citoyens pour éviter que l’impasse ne soit définitivement irréversible. La crise n’est pas superficielle et la protestation populaire ne relève pas du folklore. Le citoyen nouveau exige une Algérie nouvelle.

– Selon vous, quels sont les voies et moyens susceptibles d’aboutir au projet de la IIe République ?

Une République, c’est avant tout un destin commun auquel un peuple aspire et à travers lequel il exprime sa souveraineté. Partant de là, il serait inconcevable que l’on définisse les contours d’une nouvelle République sans les citoyens ou, pire, contre eux. Les anciens modus operandi ayant réduit le commun des Algériens en simples sujets du roi n’ont plus leur raison d’être.

Il y a comme une urgence pour les prochains dirigeants du pays à retrouver la légitimité qui leur fait défaut, la fraude électorale ayant disqualifié tout semblant de légitimité démocratique que peut offrir un scrutin.

L’exclusion du citoyen de la décision politique et de la participation à la définition des contours de la République dans laquelle il voudrait vivre et concevoir un meilleur avenir à ses enfants a alourdi la facture démocratique et accentué la fracture entre le citoyen et ses dirigeants. La méfiance s’est durablement installée et le citoyen ne croit plus en ses gouvernants et réprouve, quasi instinctivement, leurs discours et leurs promesses.

C’est à ce chantier de regain de confiance qu’il va falloir s’atteler. Un dialogue national sincère, inclusif et responsable, en plus d’être une vertu démocratique et un viatique des Etats modernes, est la seule solution qui s’offre à l’Algérie dont la souveraineté confisquée se perd de jour en jour.

Refonder l’Etat en le dotant d’institutions crédibles et reconstituer le système des valeurs progressistes qui feraient le lit au projet de société digne du peuple algérien sont la seule voie salvatrice. Les hésitations, les incertitudes et les approximations doivent laisser place à la détermination, la confiance et l’ouverture sur l’avis différent.

– Les mesures annoncées par Tebboune peuvent-elles se concrétiser dans la situation de crise que traverse le pays ?

Tebboune est dans son rôle. Connaissant le poids de la mission qu’il lui faudra réaliser, il fait appel à la stratégie de communication qui laisse apparaître un volontarisme radical et une disposition à changer les choses. Les mesures annoncées peuvent avoir un effet anesthésiant sur une partie de l’opinion, mais pas pour longtemps. Le niveau de l’exigence citoyenne est tel que le nouveau locataire d’El Mouradia ne pourra se contenter de discours.

A la radicalité revendicative de la rue doivent répondre un pragmatisme sans faille et une volonté politique des plus sincères. Sinon, qui ne sait pas que l’Algérien s’appauvrit de jour en jour, étouffe sous le poids de plusieurs formes d’injustice, veut plus de dignité et aspire à un meilleur cadre de vie pour jouir de plus de libertés et de plus de droits ?

Ne pas comprendre que la crise est complexe et qu’elle ne peut s’accommoder de mesures superficielles relèverait de la cécité politique. Si Tebboune veut regagner la confiance du peuple algérien, il n’a simplement qu’à l’écouter, définir de nouveaux dispositifs institutionnels qui le feraient participer effectivement à la décision politique et répondre à ses exigences en termes de droits et de libertés.

– La révision de la Constitution par référendum n’est-elle pas un moyen pour le Président de s’offrir une légitimité populaire, surtout lorsque l’on sait qu’il a été élu avec un faible taux de participation ?

Le référendum est l’un des mécanismes de consultation démocratique et d’expression citoyenne si, bien évidemment, il n’est pas biaisé techniquement ou orienté idéologiquement. En d’autres termes, le référendum est à prendre sans la fraude électorale. Pour la Constitution, son contenu doit refléter les aspirations de tout le peuple dans ses différences, sa diversité et ses aspirations.

La Constitution doit consacrer les principes d’exercice de la citoyenneté et ne doit pas se borner exclusivement sur les formes d’exercice du pouvoir et de sa transmission. Autrement, cette Constitution, si elle doit être revisitée, doit émaner des profondeurs du peuple algérien sans exclusive.

C’est là que le dialogue et la participation démocratique des citoyens peuvent revêtir toute leur importance. Seul bémol : les faux dialogues, les élites cooptées et le recyclage des anciennes formules en termes de cadres et de personnels politiques seraient dévastateurs pour le pays. Si l’on veut une nouvelle République, il nous faudra concevoir de nouvelles institutions, prêter la voix à une nouvelle élite et consacrer de nouveaux principes qui baliseraient le champ politique.

– Le Président a appelé au dialogue avec le hirak, mais sans toutefois parler des détenus du mouvement populaire. Quelle est justement votre lecture de cette offre de dialogue ?

On ne le dira jamais assez : le dialogue est l’apanage des nations civilisées, mais il ne doit pas être une fin en soi. Un dialogue doit être basé sur une confiance mutuelle des protagonistes, une sincérité dans l’expression des intentions et une volonté à construire. Le réduire à quelques tartufferies médiatiques, où l’exhibitionnisme se la dispute à la sournoiserie, ne ferait qu’aggraver la crise que nous vivons. Avant de parler dialogue, il convient d’en expliquer les visées, d’y mettre un contenu et de définir les modalités.

Pour les préalables, il va sans dire qu’ils doivent exprimer cette volonté des gouvernants à se concerter avec les citoyens via leurs représentants. La libération de tous les détenus d’opinion, l’arrêt des exactions policières et le respect des libertés de manifestation et l’ouverture totale du champ médiatique sont, là, les conditions minimales et nécessaires pour enclencher ce processus.

– Comment voyez-vous l’avenir du mouvement populaire ?

Aucun mouvement populaire, peu organisé et resté sans encadrement, n’a eu une telle longévité. Les sceptiques pourraient miser sur son essoufflement, mais ce ne sera pas le cas. Et pour cause, cette thérapie psychosociale à ciel ouvert a permis aux Algériens, notamment la jeunesse, de réapprendre à revendiquer et à protester et donc à faire de la politique.

Egalement, bien des avancées et des gains ont été enregistrés, notamment, en termes de rapport du citoyen avec ses dirigeants, rapport où le mythe et la peur ont tronqué la portée. Mieux encore, après que la contestation eut été longtemps cantonnée en Kabylie tout en la diabolisant, elle s’étend aujourd’hui à toutes les contrées du pays, mettant ainsi les gouvernants sous pression.

Après plusieurs mois et l’aboutissement de l’élection présidentielle, le mouvement pourrait connaître un léger fléchissement, correspondant à un éventuel bénéfice de doute accordé aux nouveaux occupants du sanctuaire décisionnel, mais peut, à moyen et long termes, reprendre de plus belle si, toutefois, les aspirations citoyennes sont ignorées ou étouffées.

La crise est là et elle est profonde et multidimensionnelle. Les gouvernants peuvent soit la régler en opérant des changements profonds et sincères, soit l’aggraver en s’agrippant à leurs postures désuètes et à leurs arrogances repoussantes. Il n’y a pas de zones de l’entre-deux.