Main tendue au hirak, répression à Oran : une double attitude et des interrogations

Makhlouf Mehenni, TSA, 16 décembre 2019

Pour sa première sortie publique après son élection, Abdelmadjid Tebboune a tenu un beau discours, notamment vis-à-vis de la question de l’heure, le hirak qui ne faiblit pas et qui, au contraire, prend de l’ampleur.

Le jour même du vote, jeudi, des marches étaient organisées un peu partout, et dès le lendemain, les rues des grandes villes ont connu une très forte mobilisation pour le quarante-troisième vendredi du hirak.

Le soir même, Tebboune, fraîchement déclaré vainqueur de la présidentielle, s’adresse à la presse et sans même attendre les questions des journalistes, tend la main au hirak populaire et l’invite au dialogue, à une sorte de paix des braves.

« Ceux qui ont boycotté l’élection, je les salue et je respecte leur position », lance-t-il d’emblée. Jusque-là, les anti-élections étaient, pour le discours officiel, des antinationaux, des égarés et même des « dépravés ».

« J’ai toujours dit que je serai aux côtés des jeunes, et à travers eux, je m’adresse au hirak. J’ai déjà dit que c’est un hirak béni, je lui tends la main pour un dialogue sérieux pour l’Algérie, l’Algérie seulement. C’est de ce hirak que sont sortis les mécanismes du dialogue et l’autorité électorale », ajoute-t-il, déterrant même le vieux débat sur la représentation du mouvement populaire, invitant celui-ci à se choisir des porte-voix : « Il faut un dialogue avec le hirak directement, avec ceux qu’il choisit. Le hirak doit comprendre qu’il n’y aura pas de continuité du cinquième mandat et ses pratiques ».

Pour finir, il a jeté quelques fleurs à la Kabylie qui ne lui a pas donné une seule voix et qui venait de se distinguer par un « zéro vote » retentissant.

Mais ceux qui ont affiché un certain scepticisme et mis ces propos dans la case du discours de circonstance avaient une bonne raison de le faire.

Quelques heures seulement avant la conférence de presse de Tebboune, une répression s’était abattue sur les manifestants dans toute l’Oranie, particulièrement à Oran où l’usage de la force était disproportionné et fait réagir tout le pays.

« Nos amis sur place parlent de centaines de ’arrestations. On avance le chiffre de 400 interpellations. La répression a été vraiment violente. Des manifestants qui se sont réfugiés dans des immeubles ont été littéralement gazés avec du gaz lacrymogène, sachant qu’il y avait des femmes et des enfants », témoigne Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme.

Aucune ville de l’Ouest ne semble avoir été épargnée et les marches ont été empêchées dans toute la région. Cela aussi est une nouveauté. C’est en effet la première fois depuis le début du hirak en février que les marches du vendredi sont violemment empêchées dans plusieurs villes simultanément.

Ce qui s’est passé vendredi passé à Oran, Tlemcen, Sidi Bel-Abbès, Mascara et d’autres villes est assimilé par beaucoup à un recul qui ne cadre pas avec le beau discours du nouveau président.

« M. Tebboune a parlé de dialogue et de main tendue pour le hirak. On ne peut pas tendre la main au hirak et en même temps on assiste à l’usage de la force. Cela n’augure pas d’une accalmie. Alors que les manifestations sont pacifiques, on assiste à un usage disproportionné de la violence », analyse le militant des droits de l’Homme Noureddine Benissad.

Il est vrai que Abdelmadjid Tebboune n’est pas entré en fonction et n’a pas encore le pouvoir de décision, mais le contraste entre l’envie d’accalmie qu’il a clairement affiché et la répression qui s’est abattue sur les manifestants interpelle.

Vers quoi veut réellement aller le pouvoir ? Beaucoup interprètent le fait que la répression n’a touché que les villes de l’Oranie comme un autre pas de franchi dans la stratégie d’isoler le hirak et de le circonscrire à la Kabylie et à Alger.

C’est par exemple l’avis de Saïd Salhi : « Je pense que c’est une opération planifiée destinée à isoler l’Ouest. Nous estimons qu’on est en train de passer à une autre étape de la répression, en empêchant les connexions entre les régions, en isolant la région centre, qui apparaît comme la plus frondeuse, par l’affaiblissement des autres régions. »

D’autres estiment que le pouvoir souhaite réellement dialoguer, mais de préférence en position de force, après avoir affaibli la contestation. Quoi qu’il en soit, il faudra attendre l’entrée en fonction du nouveau président pour percer ses intentions réelles.

Après avoir tenu un discours rassurant, il sera maintenant attendu sur les actes. Le traitement qu’il réservera au dossier des détenus d’opinion sera le premier sérieux test pour lui face au hirak qu’il courtise.

Les activistes qui ont réagi sur les réseaux sociaux à ses propos n’ont pas rejeté l’idée de la représentation et de la discussion, et ça aussi constitue une grande nouveauté. Ils ont juste mis une condition : que le dialogue se fasse par exemple avec les pensionnaires des prisons d’El Harrach et de Koléa.