Hirak : retour sur les 9 mois de mobilisation des étudiants

Meriem Naït Lounis, TSA, 26 novembre 2019

Un mardi de novembre, à Alger. Il n’est que 10h00 du matin et la Place des Martyrs est déjà prise d’assaut par les premières foules d’étudiants, soutenus par une forte présence de citoyens.

Ils s’apprêtent à participer à la traditionnelle marche qu’ils organisent tous les mardis depuis le début du hirak populaire, il y a neuf mois.

Les étudiants ne sont pas épuisés. Après un creux de quelques mois, ils sont de nouveaux en grand nombre et déterminés, convaincus de la justesse de leur combat.

Le mouvement estudiantin a débuté le 26 février 2019, dans le sillage du mouvement citoyen déclenché quelques jours plus tôt, le 22 février.

Ne voulant pas rester en marge de cette dynamique historique, les étudiants avaient, par milliers, répondu aux appels relayés sur les réseaux sociaux par les pages de leurs camarades de plusieurs universités et écoles.

Les premières mobilisations ont été enregistrées à Alger aux facultés de journalisme, de médecine, de droit, de sciences sociales et des langues, ainsi qu’à la grande université de technologie de Bab Ezzouar (USTHB).

Les actions de protestation étaient dans un premier temps confinées à l’intérieur des campus. Pour la majorité des étudiants, c’était une première. L’occasion leur a été donnée pour exprimer spontanément une colère longtemps retenue.

Le mouvement a surpris tout le monde. Les étudiants, longtemps stigmatisés pour leur indifférence vis-à-vis de la chose politique et la situation du pays, sortent avec une ténacité insoupçonnée, déterminés à faire tomber le 5e mandat et à en finir avec les pratiques du système politique en place.

Pour le sociologue Nacer Djabi, « la participation massive des étudiants au hirak était une grande surprise. Ils étaient bien organisés et leurs revendications étaient purement politiques, à l’image de celles scandées par le mouvement populaire ». « Ce hirak a donné l’occasion à l’étudiante, à l’instar de la femme algérienne, de s’engager dans la politique », ajoute-t-il.

Le rejet de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat était le facteur déclencheur, certes, mais le mouvement a débordé sur des revendications plus globales et les étudiants se sont eux aussi inscrits dans cette perspective d’un changement total.

La prise de conscience

Le mouvement de protestation populaire a permis aux universités de renouer avec la politique et aux étudiants de faire preuve d’une conscience politique hors pair.

« Les étudiants se sont retrouvés dépolitisés, leurs revendications étaient surtout liées aux conditions de vie, d’hébergement et de restauration. Mais nous avons constaté dès le début de ces marches une mutation qualitative vers des revendications à caractère purement politique », relève la politologue Lousia Aït Hamadouche.

Malgré les prémices d’une prise de conscience, certains mettent un bémol. « Ils ont fait de ces marches des moments de divertissement et de loisir. Ils marchent juste pour se défouler », estime Malek, étudiant en commerce.

Comme lui, beaucoup reconnaissent qu’il leur reste du chemin à faire pour maîtriser les rudiments de l’action de protestation organisée et de la culture syndicale.

Mohamed, étudiant à l’USTHB, confirme qu’ « il y a une méconnaissance chez la majorité des étudiants des modes de contestation ». « Pour eux, faire la grève c’est rester chez soi et ne pas assister aux cours, sans plus. Ils ignorent même ce que c’est un sit-in », dit-il, citant l’exemple des grèves de mars à juin 2019.

Pour beaucoup, les organisations existantes vivent une profonde crise de confiance et vues comme de simples courroies de transmission au service de l’administration ou même des partis politiques.

Le creux estival

Après une montée en puissance, le mouvement a connu un essoufflement pendant l’été. Dans la rue, il n’est resté que les irréductibles.

Les raisons en sont diverses parmi lesquelles les arrestations. De nombreux étudiants ont été arrêtés et certains jetés en prison comme Nour El Houda Yasmine Dahmani. Cette étudiante a été arrêté le 17 septembre et placée sous mandat de dépôt . Hier, le tribunal de Sidi M’hamed l’a condamnée à six mois de prison dont deux fermes. A sa sortie de prison hier, elle a été accueillie comme une héroïne. « Les arrestations arbitraires ont fini par décourager beaucoup d’étudiants. Moi-même j’ai été arrêté à deux reprises, mais relâché à la fin de la marche », témoigne Amine, 23 ans.

Abdenacer Aït Bouzid, enseignant à la retraite, est du même avis : « Les étudiants ont peur. Il y a trop d’injustice. Ce sont des choses que l’on remarque à chaque manifestation. Mais nous avons le devoir de les soutenir, car ils sont nos enfants. »

Il y a aussi les pratiques de l’administration ayant pour but d’étouffer le mouvement, comme cette nouvelle programmation des cours qui charge toute la journée du mardi, notamment des matières essentielles que l’étudiant ne peut pas rater.

« Les raisons de ce recul sont à rechercher dans la structuration pédagogique de l’université avec une organisation qui décourage la présence des étudiants à la manifestation du mardi », juge Zoheir Aberkane, journaliste.

Les étudiants soulèvent un autre problème : l’infiltration. Zahra, étudiante en droit, ne mâche pas ses mots et dénonce certains individus qui se font passer pour des étudiants pour infiltrer le mouvement : « Dans les campus, au cours des marches ou sur les réseaux sociaux, ils dénigrent les étudiants et leurs reprochent injustement de ne chercher que leurs intérêts personnels. »

Abdeldjebar confirme les propos de sa camarade : « Certains individus ciblent les étudiants les plus actifs, surtout sur les réseaux sociaux. Beaucoup ont été menacés, certains arrêtés. Les accusations sont toujours les mêmes : atteinte à l’unité nationale, publications hostiles à l’armée et incitation à attroupement. »

« Les étudiants sont également attaqués par des individus dont la tâches est de ternir l’image des plus actifs d’entre eux et de les discréditer, notamment sur les réseaux sociaux, en alimentant les conflits et clivages idéologiques et culturels au sein des milieux estudiantins », souligne Walid Slimi, enseignant à la fac de droit, ajoutant que « l’administration, sous contrôle de gens acquis au système et qui craignent pour leurs intérêts, s’adonne à des harcèlements, intimidations et menaces »

Lassitude et coups de boutoir de l’administration

Amine met en avant une autre raison : la lassitude. « Ils ont marché pendant des mois sans résultat concret », dit-il. Loubna, future journaliste, estime elle aussi les marches « vaines », puisque, « de toute façon, depuis le départ de Bouteflika, le pouvoir fait ce qu’il veut ».

La fermeture des espaces de libre expression au sein de l’université est l’autre explication qui revient avec récurrence dans les propos des étudiants croisés lors de la trente-neuvième marche. Les tentatives d’organiser des rassemblements, débats ou sit-in se heurtent à une administration déterminée à entraver les activités des protestataires.

« Le rectorat interdit même les activités scientifiques susceptibles de provoquer des regroupements des étudiants. Tous les prétextes sont bons pour les décourager dans leur action, tels la fermeture des amphithéâtres ou l’empêchement des organisateurs et animateurs d’accéder au campus », dénonce Mohamed, un étudiant de l’USTHB.

Certains enseignants sont également pour quelque chose dans l’essoufflement du mouvement. Liés à des partis politiques ou carrément impliqués dans les campagnes des candidats à la présidentielle du 12 décembre, ils répercutent l’argumentaire du discours officiel, axant sur les risques de dérapage ou de glissement vers une nouvelle vague de violence, à l’image de ce qui s’est passé durant les années 1990. Certes, les étudiants n’ont pas vécu cette période, mais n’empêche qu’ils ne souhaitent pas la vivre.

Lamia, troisième année en communication, est gagnée par cette crainte. « Je ne veux pas vivre l’horreur du terrorisme, la vie n’est pas facile en Algérie, mais nous sommes au moins en paix », dit-elle.

Les raisons pour prendre ses distances avec le mouvement sont nombreuses. Certains craignent tout simplement pour leurs études, comme l’explique Abdou, étudiant à l’université de Bab Ezzouar : « Plusieurs d’entre eux ont refait l’année à cause de la grève, la surcharge des cours de rattrapage, le stress des examens… ».

Mais pour Nacer Djabi, le coupable c’est les vacances. « La mobilisation estudiantine a été durement entamée par les vacances d’été, les grandes chaleurs et le retour des étudiants non-Algérois dans leurs villes de résidence familiale », analyse le sociologue.

Absence d’encadrement : bonne ou mauvaise chose ?

Néanmoins, certains « irréductibles » sont insensibles à tous ces aléas. Comme Abdou, qui a participé à presque toutes les marches du mardi et qui se dit « prêt à tout affronter ».

Contrairement aux témoignages précédents, ce jeune hirakiste voit dans les arrestations et toute sorte de pression contre les étudiants un impact positif sur leur action contre le système politique.

Pour lui, toutes les manœuvres du pouvoir n’ont fait que renforcer leur mobilisation. « Pour moi, poursuit-il, c’est une question d’engagement, car on ne peut pas obtenir de résultat sans sacrifices. La répression dont fait usage le pouvoir nous a rendus plus forts. Ces arrestations qui font peur à certains, devraient être une raison pour continuer le combat », assure-t-il.

Le mouvement des étudiants dure maintenant depuis neuf mois, mais certains estiment qu’il est temps qu’il s’organise et se structure.

C’est l’avis de Louisa Ait Hamadouche qui pense que les étudiants agissent actuellement comme « une foule » et préconise donc « un encadrement et une structuration de la foule estudiantine pour donner une nouvelle force à la mobilisation à long terme et pas uniquement les mardis ».

« Si les étudiants ont réussi l’organisation horizontale à travers les comités autonomes, ils n’ont malheureusement pas réussi à enclencher une dynamique de convergence vers une direction collégiale et représentative, autonome et démocratique », regrette Zoheir Aberkane.

Beaucoup d’étudiants sont d’accord, comme Mahfoud, 22 ans, qui avoue ne pas participer aux marches car « le mouvement manque d’organisation et n’arrive pas à avoir ses représentants ».

Quoi qu’il en soit, la mobilisation a repris depuis la rentrée et va crescendo à mesure qu’approche la date de la présidentielle. Mettre en échec ces élections est devenu le credo de tous les étudiants qui battent le pavé chaque mardi.