Nuit de manifestations dans plusieurs régions du pays : Hirak nocturne contre la présidentielle

Iddir Nadir, El Watan, 23 novembre 2019

A l’instar d’autres villes du pays (Sétif, Jijel, Oran, Biskra, etc.), une marche a été organisée, dans la nuit de jeudi, au centre d’Alger.

Trouhou bi idhnillah» (Vous partirez par la grâce de Dieu). La main tenant un mahraz (mortier), un vieil homme répète à tue-tête cette phrase. Sa petite-fille sur les épaules, il défie les policiers antiémeute qui tentent d’empêcher les groupes de jeunes de se rassembler sur la rue Didouche Mourad (Alger). Sa femme, drapée de l’emblème national, lance, les mains levées au ciel : «Nous les aurons, rien n’arrêtera le peuple, grâce à Allah !»

A l’instar d’autres villes du pays (Sétif, Jijel, Oran, Biskra, etc.), une marche nocturne a été organisée, jeudi, au centre d’Alger. Les groupes de manifestants rassemblés d’abord à la Grande-Poste et place Audin, pour la traditionnelle «opération mahraz», se sont dispersés. Ils se regroupent en plusieurs points de la grand-rue, scandant des slogans hostiles – «Makach l’vote !» (Pas d’élection), «Dawla madania, machi askariya !» (Etat civil, pas militaire), «Dégage Gaïd Salah, il n’y aura pas d’élection cette année !» – ponctués de coups de pilon et de youyous…

Les policiers chargent. Des jeunes sont interpellés. Ils sont traînés vers les fourgons cellulaires stationnés place Audin, sous les cris réprobateurs des marcheurs. «Nous sortons chaque jeudi pour l’opération mahraz. D’habitude, la police laisse faire et nous disperse avec juste trois Vito. Maintenant, ils sont plus nombreux et plus violents. Ils ne veulent pas qu’on se rassemble, qu’on marche la nuit. Mercredi, il y a eu au moins 150 personnes arrêtées et tabassées.

C’est de la pure provoc’. La police est partout, mais les gens sont déterminés à empêcher l’élection», dénonce un jeune, la vingtaine, le visage en sueur. La police s’est fortement déployée dans plusieurs points de la capitale, principalement à Bab El Oued ; ses effectifs ont été renforcés, jeudi, sur la place des Trois-Horloges et sur les grands boulevards et les rues de ce quartier populaire.

Il n’était pas question de laisser la population marcher à nouveau. Des jeunes de Bab El Oued ont en effet répondu, mercredi, à l’appel lancé sur Facebook pour une marche à 17h. La répression était «féroce», selon des témoignages recueillis sur place. «La police a quadrillé le quartier. Elle a utilisé des tasers, des matraques, des bâtons. Visiblement, il n’était pas question qu’elle laisse les manifestants rejoindre le centre-ville. Il y a eu beaucoup de blessés», raconte un sexagénaire rencontré sur le boulevard Mira, témoin de scènes «très dures».

«Ghar hirak» occupé

Rassemblés rue Mustapha Ferroukhi, des marcheurs se donnent rendez-vous pour la marche de vendredi et pour les prochaines nuits. «Je suis sorti la première fois le 26 avril à Tindouf, alors que j’étais enrôlé dans l’armée. Depuis, je ne rate ni les mardis ni bien sûr les vendredis. Maintenant, notre objectif c’est de sortir toutes les nuits.

C’est le mot d’ordre relayé lors de la marche des étudiants, et en petits groupes», nous confie un jeune originaire d’une wilaya de l’Est. «Une trentaine de manifestants ont été arrêtés mercredi soir. Le lendemain, jeudi, le tribunal de Baïnem a libéré 21 personnes sur les 29 présentées devant le procureur et en a placé 8 sous mandat de dépôt pour « association de malfaiteurs », « atteinte à l’unité nationale », « attroupement illégal » et « désobéissance civile ».

Les avocats de la défense se sont retirés pour ne pas cautionner cette mascarade», signale le Comité national pour la libération des détenus (CNLD). Dans la nuit de jeudi aussi, plus de 80 personnes ont été interpellées, dont des mineurs et des journalistes. «C’est la confirmation de la chute du système et la panique générale avec ces arrestations spectaculaires», estime le CNLD.

Vers 22h, camions et véhicules 4×4 quittent le centre d’Alger par le tunnel des Facultés sous les cris des manifestants. «Ghar hirak» est occupé pour un temps. Au bout de quelques minutes, des policiers réinvestissent la place et poursuivent les hirakistes. Certains sont roués de coups sur la rue menant à la Grande-Poste. Leur besogne achevée, les policiers retournent dans leurs véhicules. Accalmie. Un cri déchire soudain le silence de la nuit : «Ya Ali !»

Mise en détention de l’activiste Laalami

L’activiste de Bordj Bou Arréridj, Brahim Laalami, a été placé, jeudi 21 novembre, en détention provisoire par le procureur du tribunal de BBA, au lendemain de son arrestation «spectaculaire» par des éléments de services de sécurité à Djaafra, a précisé le CNLD dans un post sur sa page Facebook. Le Comité précise que le détenu a été violenté à l’intérieur du commissariat de BBA durant la nuit de mercredi.

Lors de sa présentation devant le juge, jeudi, il avait «le visage tuméfié et ne pouvait même pas se tenir debout», précise le CNLD. Même version de l’avocat Abdelghani Badi qui a évoqué l’état du détenu.

Blogueur très actif du mouvement populaire à Bordj Bou Arréridj, «Laalami a fait l’objet d’un acharnement policier, surtout depuis son arrestation à Alger le 31 octobre, à la veille de la marche du 1er novembre, puis kidnappé et transféré dans un centre de DRS à Constantine avant d’être transféré à BBA après 8 jours de recherche et d’alerte. Et il a été obligé de payer une amende de 100 000 da, le 20 novembre, alors qu’il était sous contrôle judiciaire», détaille le CNLD.

N. Iddir