Peines de prison contre les détenus du hirak : La consternation

Salima Tlemcani, El Watan, 13 novembre 2019

Le sourire, l’assurance et l’espoir qui se dégageaient tout au long des 15 heures qu’a duré le procès des 32 détenus poursuivis pour le port de l’emblème amazigh, se sont vite dissipés à l’annonce hier, vers 2h30, de la lourde condamnation à 1 an de prison ferme, dont 6 mois avec sursis, retenue contre eux par le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger. Les déclarations poignantes des jeunes prévenus et les plaidoiries pertinentes de leurs avocats n’ont servi à rien, si ce n’est qu’à maintenir les détenus en prison, pour certains 42 jours, pour d’autres 3 mois.

Le tribunal de Sidi M’hamed, à Alger, a infligé une lourde peine d’un an de prison ferme, dont six mois avec sursis, assortie d’une amende de 30 000 DA, aux 32 détenus du hirak, jugés pour le «port de l’emblème amazigh» lors des marches du vendredi.

La décision est tombée dans la nuit de lundi à mardi derniers, après 15 heures d’un procès unique dans les annales de la justice. Jamais le tribunal n’a connu une telle effervescence.

Dès 10h, la salle d’audience était pleine à craquer, aussi bien par les avocats, venus des barreaux de Béjaïa, de Tizi Ouzou, de Bouira, de Boumerdès, de Blida et d’Alger, que par les familles et proches des détenus.

Muté récemment de Ouargla à Alger, ce jeune magistrat, qui préside l’audience (sa première), a du mal à imposer la discipline à l’imposante foule qui a envahi les lieux. Pourtant, il doit statuer sur le sort de 55 détenus, dont 32 du hirak, après avoir renvoyé au 18 novembre le procès d’une vingtaine de jeunes manifestants laissés en liberté.

A 11h30, le premier groupe de 7 prévenus, encadrés par des policiers, fait son apparition dans le box des accusés sous les applaudissements et les acclamations «Algérie libre et démocratique !»

Les larmes aux yeux, ils répondent par des saluts de la main. La salle est en ébullition, poussant le juge à réagir : «Ne m’obligez pas à prendre des mesures pour ramener le calme. Nous avons besoin du silence pour entendre les prévenus», lance-t-il à une assistance en effervescence.

Au box, les prévenus, tous très jeunes, respirant la vie, semblent rassurés, sereins mais émotifs. Ils viennent de Béjaïa, Tizi Ouzou, Batna et Skikda, mais partagent tous l’amour de la patrie et son héritage identitaire.

Le premier à prendre la parole est Mouloud Chatri, natif de T’kout, à Batna, arrêté le 21 juin dernier. «Je me suis déplacé de T’kout à Alger afin de prendre part à la marche pour mon pays. J’avais dans mon sac le drapeau de l’Algérie et l’emblème amazigh et lorsque les policiers les ont trouvés, ils m’ont arrêté.

Je n’ai rien fait. J’aime mon pays. J’ai fait mon service national en 2016, par amour de l’Algérie. Comment pourrais-je porter atteinte à son unité ?» lance Chatri avant de céder sa place à Leftissi Messaoud, dont le témoignage est troublant.

«J’ai participé à la marche et au retour, j’avais vu un emblème amazigh accroché à un poteau électrique. J’ai demandé à un policier si je pouvais le prendre, il a accepté. Dès que je l’ai mis dans le sac, il m’a arrêté. Je n’avais nullement l’intention d’attenter à l’unité du pays», dit-il.

Le juge prend note et appelle Makhlouf Bibi de Tizi Ouzou, qui salue la salle en berbère, puis déclare les larmes aux yeux : «Je suis arrivé à Alger vers 13h30. Tout s’est bien passé jusqu’au retour vers 16h, lorsque des policiers m’ont arrêté.

J’avais l’emblème amazigh, qui incarne mon identité, et le drapeau national, qui reflète les sacrifices de nos aînés pour ma patrie. Pour moi, l’identité ne peut être en contradiction avec l’unité nationale et la patrie. Nous avons un seul drapeau national.»

Les mêmes propos sont tenus par Khaled Ouidir, arrêté à Alger avec l’emblème amazigh et le drapeau national. «Je ne savais même pas que l’emblème est interdit. On me l’a appris au commissariat. Comment peut-on m’inculper d’atteinte à l’unité nationale ? J’aime mon pays, son drapeau et son identité.»

Avec le même ton et la même passion, Abderrahmane Boudraa, s’exclame : «J’ai marché pour que l’Algérie se transforme en rose. J’avais un drapeau sur les épaules.

C’est à la prison que j’ai connu le sens de l’emblème amazigh. Jamais je n’aurais fait quelque chose qui puisse nuire à mon pays.» Sa déclaration suscite des applaudissements de la salle et des «Allah Akbar !» (Dieu est grand).

Le visage aussi angélique que jovial, Amine Taleb est le plus jeune des détenus. C’est parmi ces derniers qu’il a fêté, le 1er novembre, ses 20 printemps à la prison d’El Harrach. Avec son sourire enfantin, il raconte avoir été arrêté avec l’emblème amazigh et le drapeau national, puis placé en détention.

Samir Iddir Kerroudj, lance au juge : «J’ai passé 140 jours en prison pour une inculpation injuste et arbitraire. J’ai été arrêté avec l’emblème amazigh et le drapeau algérien. Les policiers m’ont agressé, insulté et malmené dans le commissariat. Ils ont caché le drapeau et m’ont présenté au parquet…»

Les sept prévenus sont unanimes à récuser les faits qui leur sont reprochés, mais c’était peine perdue.

Le procureur, avec un air vraiment non convaincu, requiert une peine de 2 ans de prison ferme assortie d’une amende de 100 000 DA. Une vingtaine d’avocats se succèdent pour démonter l’inculpation portée contre les prévenus.

Certains se demandent comment des juridictions peuvent faire une double lecture de l’article 75 du code pénal, puisque pour les mêmes faits, à Annaba, ils sont relaxés et, à Alger, ils écopent d’une condamnation. Pour la défense, les prévenus n’ont pas besoin de relaxe mais d’excuses officielles. Ces jeunes sont présentés comme «des otages et objets de chantage politique».

Des youyous et des cris de manifestants qui ont assiégé le tribunal, par solidarité avec les détenus, fusent dans la salle d’audience. Makhlouf Bibi éclate en sanglots à la vue de son fils, un bébé qu’il n’a pas vu depuis près de quatre mois.

Pour les avocats, le drapeau est la fierté de tous les jeunes qui manifestent chaque vendredi et qui ont libéré le pays. «Si vous les condamnez, je déposerai plainte devant les instances internationales contre l’Etat algérien, pour avoir violé les droits de manifester pacifiquement, de s’exprimer librement.» Encore des acclamations dans la salle, sous les regards impuissants du juge et du procureur.

L’article 75, explique un des avocats, a été introduit en 2006, contre les terroristes qui ont assassiné, massacré et détruit le pays. «Il n’a pas à être appliqué contre ces jeunes.» D’autres axent leurs interventions sur le droit qui «à aucun» moment ne définit ce qu’est la notion d’atteinte à l’unité nationale.

«J’ai honte et j’ai envie de pleurer, quand je vois ces jeunes à la fleur de l’âge, qui nous ont libérés, accusés de porter atteinte à l’unité nationale, juste parce qu’ils avaient un emblème amazigh, porté pourtant dans de nombreuses wilayas et dans les stades sans aucun problème.»

Il est déjà 15h, un deuxième groupe de sept détenus entrent dans le box. Billel Yahiaoui, Nabil Mourad, Kamel Boualouach, Abdelbasset Dani, Mohamed Ameziane, Azeddine Cheriet et Ahmed Acherfouch, tous arrêtés à Alger. Deux questions leur sont posées par le juge : «Où avez-vous été arrêtés ?  Avez-vous été maltraités par les policiers ?» Tous précisent avoir été interpellés au centre- ville, avec l’emblème amazigh et le drapeau national et affirment n’avoir pas été violentés. Leur audition dure moins d’un quart d’heure avant que le procureur ne requiert, contre eux, deux ans de prison ferme.

Le témoignage le plus poignant est celui de l’élue RCD de Béjaïa, Samira Messouci. Très digne et imperturbable, elle déclare : «Je ne suis pas ici pour me défendre, parce que je n’ai rien fait. L’emblème amazigh, c’est mon identité et personne ne peut m’interdire de le porter. Demain, si vous me relâchez, je le porterai encore plus haut et personne ne me l’interdira.»

La salle l’acclame fortement, mais elle demande : «Je ne veux pas que vous m’applaudissiez», avant de poursuivre : «Je ne refuse de justifier mon appartenance à une identité.» Le juge tente de l’arrêter, mais Samira Messouci l’en empêche. Son intervention est tout simplement magistrale.

Certains avocats dénoncent le fait que le port de cet emblème amazigh «tombe sous le coup de l’article 75 à la suite d’un discours lancé d’une caserne. Vous êtes des magistrats et non des militaires. Personne ne peut vous dicter ce que vous devez faire. La place de ces jeunes n’est pas en prison.

N’ayez pas peur. Quelle que soit la décision que vous allez prendre, l’emblème amazigh continuera à flotter. Moi-même, j’ai dans mon cartable ce même emblème et le drapeau national». Ils exhibent ces derniers devant les magistrats et sous les applaudissements de la salle et les cris «Justice libre et indépendante !» de l’assistance.

Vers 19h, c’est au tour de Chadi Kacha, Samira Messaoudi, Mokrane Chaalane, Ouissi Mustapha d’entrer au box. Les mêmes déclarations, les mêmes plaidoiries et les mêmes réquisitoires. L’audience se poursuit jusqu’à mardi, 1h du matin.

Le tribunal se retire et une heure après, il revient avec le verdict. Une année de prison ferme, dont six mois avec sursis, contre l’ensemble des 32 détenus, assortie d’une amende de 30 000 DA. Verdict qui laisse perplexes les plus avertis dans la mesure où la peine n’est pas prévue par l’article 75 du code pénal, pour lequel les prévenus sont poursuivis.

La sanction minimale que dicte ce code est de deux ans ferme. Le prononcé de sentence a provoqué un choc dans la salle, aussi bien pour les prévenus que pour leurs familles qui ont veillé en espérant une relaxe, au vu des débats.

Certains ont laissé libre cours à leur colère, d’autres ont fondu en larmes, alors que pour beaucoup, le combat pour la liberté des détenus d’opinion se poursuit. L’espoir de la matinée s’est dissipé après des heures d’audition, pour laisser place à l’indignation.