Leur syndicat s’insurge contre le dernier mouvement opéré par le ministère de la justice : Les magistrats en grève

Salima Tlemcani, El Watan, 27 octobre 2019

La colère est sur tous les visages et chacun déverse son ras-le-bol de manière virulente. Le ton du contenu du communiqué du bureau de l’organisation syndicale, dirigée par Mabrouk Issaad, diffusé la veille, donnait la température du malaise suscité par le mouvement opéré dans les rangs de la magistrature et qui a touché 2998 magistrats, soit les trois quarts de la corporation.

Réuni en session extraordinaire, le bureau exécutif va examiner les conséquences du dernier mouvement qui «laisse transparaître une volonté de l’Exécutif à ne pas consacrer les principes de l’indépendance de la justice, réclamés par le peuple et les magistrats».

Après plus de deux heures de débats, une longue déclaration est lue devant une assistance très agitée et sous les applaudissements et les slogans : «Algérie libre indépendante !» «Justice libre et indépendante !» L’émotion était très forte. Mabrouk Issaad, président de l’organisation, entouré par des membres du bureau exécutif mais aussi du conseil, se lance dans la lecture de la déclaration, que beaucoup qualifient d’«historique».

Pour le syndicat, le ministère de la Justice a «porté atteinte» aux «prérogatives du CSM» (Conseil supérieur de la magistrature), qui incarne l’indépendance du pouvoir judiciaire, en «s’appropriant» l’élaboration du mouvement annuel de près de 3000 magistrats «dans des pièces fermées», validé par un CSM «au rôle formel, en moins d’une heure de temps», «ce qui reflète l’hégémonie de l’Exécutif sur le pouvoir judiciaire».

Le syndicat décrit le 24 octobre (l’annonce du mouvement) comme «une journée noire dans l’histoire de la justice algérienne, et son but est de frapper et casser les instances du syndicat en mutant les trois quarts des membres de son conseil national et de son bureau exécutif qui bénéficient d’une totale légitimité syndicale».

Poursuivant la lecture de la déclaration, Mabrouk Issaad, précise : «Présenter médiatiquement le mouvement comme entrant dans le cadre de la lutte contre la corruption constitue une contre-vérité. Le problème est beaucoup plus profond et tout le monde sait qu’il réside dans l’absence de l’indépendance de la justice dans les lois et les faits et qu’il est donc inconcevable de le traiter par un massacre dans les rangs des magistrats et de leurs familles, à travers des permutations anarchiques, revanchardes et non étudiées. Cela constitue une atteinte au droit des magistrats à la stabilité sociale, consacré par la Constitution et les articles 26 et 68 du statut de la magistrature.»

Le syndicat s’est déclaré surpris par la fermeture de toutes les portes du dialogue avec la chancellerie, alors qu’il a «toujours privilégié» cette voie «dans la prise en charge des problèmes légitimes socioprofessionnels des juges, et subi de terribles pressions pour préserver le bon fonctionnement de la justice». Cela a poussé le syndicat, précise Issaad, à se structurer, dont le bureau exécutif et son conseil national, qui ont décidé, dès aujourd’hui (dimanche 27 octobre), de cesser toute activité judiciaire jusqu’à l’aboutissement de leurs revendications articulées autour de quatre points.

D’abord, la réforme immédiate des textes actuels qui consacrent l’hégémonie de l’Exécutif sur le pouvoir judiciaire et le gel du dernier mouvement et son examen sur le plan légal et objectif par le CSM, après sa réappropriation de toutes ses prérogatives confisquées, avec la participation du syndicat. Puis, la prise en charge des revendications socioprofessionnelles exprimées le 26 juin et le 21 septembre 2019, et «l’invitation» du ministre de la Justice «à cesser de se comporter de manière hautaine à l’égard des magistrats et de leurs représentants», tout en lui rappelant que ces derniers «ne constituent pas un troupeau qui se marchande de cette façon. Prétendre purifier les rangs de la magistrature et présenter les magistrats sous une vile image laissent transparaître un côté maladif qu’il faudra soigner».

Des propos fortement applaudis par de nombreux magistrats, présents et qui espéraient «des actions urgentes à la hauteur de la colère». Pour bon nombre de magistrats avec lesquels nous nous sommes entretenu, le dernier mouvement a ciblé une grande partie des syndiqués qui se retrouvent éloignés du Centre et brusquement séparés de leurs familles. Ils protestent contre le moment choisi, en pleine période des examens scolaires, pour les déplacer à des kilomètres, où ils seront obligés de redémarrer à zéro.

Ils se disent tous outrés par les arguments avancés par le ministre, liés à la lutte contre la corruption. «On ne mute pas un magistrat corrompu. On le poursuit et on l’écarte de la magistrature. Or, cela n’est pas le cas. On a éloigné ceux qui ont soutenu le mouvement populaire.»

En tout état de cause, le malaise est très profond. Pour son premier mouvement dans les rangs de la magistrature, Belkacem Zeghmati vient d’ouvrir un front avec les magistrats et leurs représentants. Ne s’est-il pas concerté avec ses anciens confrères pour opérer de tels changements ? Comment va-t-il faire pour désamorcer la crise qui risque de paralyser totalement l’appareil judiciaire ?