35e mardi de mobilisation des campus : «Huit mois de résistance, les étudiants en force»

Mustapha Benfodil, El Watan, 23 octobre 2019

Alger, 22 octobre. 35e mardi consécutif de la mobilisation estudiantine. Heureux hasard de calendrier : cette 35e marche coïncide avec les 8 mois du hirak. Ce que souligne cette étudiante qui brandit fièrement une pancarte sur laquelle elle a écrit : «8 mois de résistance, les étudiants en force.

La Révolution du Sourire avance et piétine vos complots et vos manigances». La marche d’hier a drainé encore une fois des manifestants de tous bords. Il y avait même des personnes à mobilité réduite et des personnes âgées, fortement diminuées. Un handicapé en chaise roulante arborait ce message : «Qanoun el mahrouqate mayfoutche !» (La loi sur les hydrocarbures ne passera pas !).

La manif’ a démarré vers 10h30 de la place des Martyrs. Il fait frais. Un temps idéal pour battre le pavé. Quelques dizaines de manifestants avaient pris place dès 10h15 à proximité de la bouche de métro. 10h25. L’assemblée entonne Qassaman. Dans la foulée, le premier slogan fuse : «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, pas militaire), suivi de «Djazair horra démocratia !» (Algérie libre et démocratique).

Le cortège s’ébranle aux cris de «Makache intikhabate ya el issabate !» (pas d’élections avec les gangs). En cette Journée nationale de la presse, la foule a plutôt une pensée pour la chaîne El Magharibia dont le signal a été suspendu, en scandant : «Magharibia qanate echaâb !» (Magharibia chaîne du peuple). Les manifestants enchaînent par ce cri lourd de sens : «Libérez l’Algérie !» Le rejet de l’élection du 12 décembre est exprimé une nouvelle fois avec force en répétant : «Bye bye Gaïd Salah, had el âme makache el vote !» (Bye Bye Gaid Salah, pas de vote cette année) ; «Makache el vote w’Allah ma n’dirou, Bedoui w Bensalah lazem y tirou. Loukan berssass alina tirou, W’Allah marana habssine !» (Pas de vote, je jure qu’on ne le fera pas ; Bedoui et Bensalah doivent dégager ; quand bien même tireriez-vous sur nous à balles réelles, on jure qu’on ne s’arrêtera pas !). On pouvait entendre aussi : «Hé Ho, leblad bladna, w’endirou raina makache el vote !» (Ce pays est le nôtre, on fera ce qui nous plaît, pas de vote !).

Le cortège qui grossit au fil des minutes martèle encore : «Les généraux à la poubelle, wel Djazair teddi l’istiqlal» (et l’Algérie accèdera à l’indépendance), «Baouha el khawana !» (Les traîtres ont vendu la patrie), «Had el hirak wadjeb watani !» (Le hirak est un devoir national). Il y avait, en outre, cette revendication clé qui revenait avec insistance : «Sahafa horra, adala moustaqilla !» (Presse libre, justice indépendante).

«Journée nationale du black-out»

En traversant la rue Bab Azzoun, la marée humaine assène : «Dégage Gaïd Salah, had el âme makache el vote !» (Gaid Salah dégage ! Pas de vote cette année !) ; «Ya Ali Ammar, bladi fi danger. Nkemlou fiha la Bataille d’Alger. Makache marche arrière, eddoula fourrière. El yed fel yed neddou l’istiqlal !» (Ali Ammar mon pays est en danger. Nous allons continuer la Bataille d’Alger. Pas de marche arrière, le gouvernement est à la peine. Main dans la main, on arrachera l’indépendance). Un homme s’emporte : «Ils n’ont aucune considération pour ce peuple. Pour eux, on n’existe pas !» Un citoyen rejoint la manif’ en brandissant cette pancarte : «Peuple, réveille-toi, soulève-toi et libère la patrie».

D’autres pancartes vont arriver au fur et à mesure que la procession avance. Florilège : «NON ! Dixit le peuple» ; «Non à la dictature» ; «El Istiqlal, la el istighlal» (L’Indépendance, pas l’exploitation) ; «Le peuple est maître de son destin ; fini le temps des mascarades électorales !» ; «La bande décide, le Parlement approuve et les mouches (électroniques) justifient» ; «7 + 8 : la volonté populaire exige qu’elle soit respectée.

Nous sommes ici afin de dénoncer la violation de la citoyenneté. Le peuple veut un Etat de droit.» Une étudiante soulève un écriteau avec ces mots : «On ne peut pas construire un Etat sans une justice indépendante. Liberté aux détenus d’opinion et aux prisonniers politiques !» Un manifestant écrit : «L’histoire n’est pas dans les mots, elle est dans la lutte.» Une citoyenne a cette réflexion caustique à l’occasion de la Journée nationale de la presse : «22 octobre, journée nationale du black-out». Un manifestant pointe la duplicité du régime : «Arrestations, restrictions sécuritaires, et il te dit vote. On a dit pas d’élections avec les gangs !»

«Libérez les otages !»

A hauteur du TNA, la foule répète : «Libérez les otages !» Le square Port-Saïd est quadrillé par un dispositif de police avec tout l’attirail habituel. Les forces de l’ordre empêchent l’accès à la rue Abane et partant, au tribunal de Sidi M’hamed, où devaient être jugés les premiers détenus du hirak. Justement, la foule ne les a pas oubliés. On pouvait ainsi entendre à plusieurs reprises : «Harrirou el mouataqaline !» (Libérez les détenus), «Atalgou el massadjine, ma baouche el cocaïne !» (Relâchez les prisonniers, c’est pas des vendeurs de cocaïne), «Ouled enness machi bandia !» (C’est pas des bandits), «Eddouna gaâ lel habss, echaâb marahouche habess !» (Jetez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas).

Le vénérable Lakhdar Bouregaâ qui a refusé de parler aux juges a été cité et plébiscité avec ferveur en chantant : «Ikhwani la tenssaw echouhada, libérez, libérez, Bouregaâ !» (Mes frères, n’oubliez pas les martyrs. Libérez Bouregaâ). Les étudiants ont exprimé également une forte pensée à leur camarade Yasmine Dahmani, arrêtée le 18 septembre dernier, en scandant à l’unisson : «Libérez Yasmine Dahmani !»

La foule traverse la rue Ali Boumendjel en répétant en boucle les mêmes slogans, avec une foule désormais impressionnante, forte de plusieurs renforts.

La procession chamarrée s’écrie : «Silmiya silmiya, matalibna charîya» (Pacifique, nos revendications sont légitimes). A la rue Larbi Ben M’hidi, la marée humaine scande à tout rompre : «Allah Akbar 1er Novembre !» Une femme distribue des bonbons aux manifestants. Plus tard, elle apportera des gobelets en plastique et offrira de l’eau aux marcheurs.

Une seule «star», le peuple

Arrivé près de la statue de l’Emir Abdelkader, le cortège tente de semer la police et s’engouffrer dans la ruelle attenante à la librairie du Tiers-Monde pour gagner l’APN. Mais le cordon de police n’a pas cédé. La foule crie depuis l’esplanade sous la statue équestre : «Entouma assou alihoum, wehnaya ennahouhoum !» (Vous, protégez-les, et nous, on les chassera). Le cortège a repris son itinéraire familier en allant au bout de la rue Larbi Ben M’hidi avant d’enchaîner sur l’avenue Pasteur. Une haie des forces anti-émeute boucle l’accès au tunnel des facultés.

Des voix lâchent : «Assou Total machi la capitale !» (Surveillez Total, pas la capitale). La manif’ passe par la Fac centrale puis descend par la rue Sergent Addoun. Les clameurs font vibrer Alger. Un manifestant plein d’esprit nous lance : «La prochaine fois, on tâchera de ramener avec nous des spécialistes en ORL. Si avec tout ça ils (nos dirigeants) n’entendent pas, ils doivent sûrement avoir un problème d’oreille», ironise-t-il.

La foule traverse ensuite le boulevard Amirouche et la rue Mustapha Ferroukhi. A l’orée de la place Audin, des cris stridents fusent en martelant plusieurs fois : «L’istiqlal !» (l’indépendance). Le ciel s’est assombri. Il commence à pleuvoir. Bientôt, des averses inondent Alger, mais les manifestants tiennent bon. Rien ne semble pouvoir les décourager.

Si l’on devait ne retenir qu’une image de cette journée, ça serait celle-là : sur les marches de la stèle équestre érigée à la gloire de l’Emir, une forêt d’appareils photos se bousculent pour immortaliser ce fleuve humain qui se déverse sur la capitale.

Ces marches et leurs cliquetis nous rappellent l’ambiance palpitante des festivals de cinéma, en particulier le Festival de Cannes et ses farandoles de stars qui prennent la pose devant les photographes. Sauf qu’ici, la vedette, c’est eux, les étudiants et leurs protecteurs populaires. Une seule star, le peuple !