Lakhdar Bouregâa, symbole de l’inébranlabilité du hirak

Makhlouf Mehenni, TSA, 22 Octobre 2019

En prison depuis le 30 juin dernier, Lakhdar Bouregâa demeure inébranlable, malgré ses 86 ans et ses ennuis de santé. Ce mardi 22 octobre, il s’est tenu droit devant le juge d’instruction qui comptait l’auditionner pour la énième fois, mais à défaut de répondre à ses questions, il lui a dit droit dans les yeux ce qu’il pense de tout ce qui lui arrive, du hirak, du système politique en place, de l’appareil judiciaire.

« Au juge qui lui demandait s’il maintenait les propos pour lesquels il était poursuivi, il a dit : je refuse de répondre, parce que vous n’êtes pas une justice indépendante et vous n’appliquez pas la loi. Le système qui m’a mis en prison est un système illégitime que je ne reconnais pas. Donc je refuse de répondre », témoigne Zoubida Assoul, membre du collectif d’avocats.

« Vous êtes un fonctionnaire indiscipliné. Moi, je ne reconnais pas ce gouvernement illégitime et je ne vais pas trahir le hirak », aurait-il aussi dit au magistrat, selon son fils Hani.

« Sa décision est historique. Il a adopté ce qu’on appelle la défense de rupture, soit la même méthode de défense des prisonniers durant la guerre de Libération nationale dans les années 1957-1958 », commente un autre avocat à la sortie de l’audience.

Bouregâa a dit le fond de sa pensée, comme il a l’habitude de le faire, pas seulement depuis le 22 février, mais dès les premiers jours de l’indépendance. Il s’est opposé à Benbella, puis à Boumediene, et à chaque fois il a dû passer par la case prison.

En 2019, il a pris aussi le parti de la rue. Vers la fin juin, il a livré une imprudente analyse de la situation qui lui vaudra d’être mis une nouvelle fois en taule. À 86 ans et avec son passé d’ancien officier de l’ALN, on croyait cela impensable, mais la justice a ordonné son incarcération à la prison d’El Harrach.

Loin d’avoir affaibli le hirak, cette décision a au contraire donné aux jeunes manifestants un repère supplémentaire, un exemple à suivre. De sa cellule, il livre régulièrement, par le biais de ses avocats, des messages d’espoir, appelant à la persévérance. Son geste, il ne l’a jamais regretté, expliquant juste que son intention n’était pas de porter atteinte à l’image et au moral de l’armée, l’accusation pour laquelle il est poursuivi. Depuis fin juin, son nom est scandé chaque vendredi et chaque mardi, son portrait brandi et sa libération réclamée.

Lorsque, début octobre, des détenus ont brandi la menace de recourir à la grève de la faim, il a vite fait part de sa disponibilité à les rejoindre dans leur action. La semaine passée, il a annoncé qu’il refusera une éventuelle libération si elle n’est pas précédée par celle de tous les détenus d’opinion, une centaine environ. Cette attitude constante fait de lui le symbole d’un hirak inébranlable et qui ne perd pas de vue ses objectifs initiaux.

Ce mardi, au moment même où le commandant Bouregaâ refusait de répondre aux questions du juge du tribunal de Bir Mourad Raïs, quelques kilomètres plus bas, au centre d’Alger, des milliers d’étudiants battaient le pavé pour le trente-cinquième mardi de suite.

Il n’y a rien d’étonnant ni de nouveau dans le fait que la marche hebdomadaire des étudiants draine du monde, mais cette fois la foule a marché sous une pluie battante.

Le message est on ne peut plus clair : tout comme les canicules de l’été, la pluie et le froid de l’hiver qui approche ne seront d’aucun effet sur le hirak.

La répression non plus, puisque les étudiants ont continué à marcher en masse après l’épisode du 8 octobre où la police a tenté d’empêcher par la force leur manifestation. Comme Lakhdar Bouregâa, leur détermination est inébranlable.

Ce mardi, le vieux maquisard « a montré la voie à suivre », pour reprendre la formule du sociologue et acteur du hirak, Nacer Djabi.