Nazim Zouiouèche. Expert pétrolier, ancien PDG de Sonatrach : «La promulgation d’une loi sur les hydrocarbures est prématurée»

Zhor Hadjam, El Watan, 20 octobre 2019

En préambule, est-il urgent, selon vous, d’adopter un projet de loi sur les hydrocarbures dans la conjoncture actuelle, alors que le texte est dans les tiroirs du gouvernement depuis des mois ?

Une loi régissant le secteur des hydrocarbures est destinée à organiser ou réorganiser le secteur afin de le rendre plus apte à améliorer les efforts d’exploration du sous-sol, consolider en augmentant la production d’hydrocarbures tout en évitant le défruitage trop rapide nuisible à la maximisation de la récupération ultime ; la loi doit aussi régir l’activité transport des hydrocarbures pour les acheminer vers les lieux d’utilisation dans les meilleures conditions et aux moindres coûts, l’aval pétrolier, c’est-à-dire la transformation comme le raffinage, le façonnage comme la liquéfaction, ainsi que les activités de pétrochimie.

On s’aperçoit qu’une loi devant couvrir tous ces domaines concernant la ressource principale du pays – environ 60% des revenus de l’Etat – mérite une attention soutenue et une large consultation afin d’aboutir au meilleur résultat possible qui augmenterait de manière probante ; ces recettes facilitant ainsi la mise en place d’une économie diversifiée que nous appelons de tous nos vœux.

Dans les circonstances actuelles, se lancer dans la promulgation d’une telle loi semble prématuré, d’autant plus que les prévisions du marché pétrolier pour 2020, qui ne sont pas optimistes – un pétrole autour de 60 dollars le baril et un gaz à 2 dollars, le million de BTU – ­ ne poussent pas les investisseurs à s’impliquer.

Par ailleurs une telle loi est capitalistique et s’inscrit dans la durée ; la promulguer alors que nous sommes en processus pour élire un nouveau gouvernement peut amener les investisseurs potentiels à craindre une remise en cause, même partielle, par ce nouvel Exécutif.

Enfin, une telle loi doit être promulguée, accompagnée de tous les textes réglementaires ainsi que des propositions de contrats types sans lesquels elle restera incomplète et compliquée à mettre en œuvre.

Au vu du contenu du projet de loi, comment évaluez-vous l’approche du partenariat en comparaison avec les textes précédents ?

Les partenaires étrangers, les investisseurs potentiels sont très sensibles au sens du mot partenaire, qui signifie trouver des interlocuteurs de classe internationale pour travailler en commun et réunir les meilleures conditions pour réaliser de nouvelles découvertes, ou améliorer les taux de production tout en assurant une bonne conservation, soit produire au maximum tout en assurant la meilleure récupération.

Les deux dernières décennies n’ont pas donné l’élan souhaité pour améliorer ou au moins maintenir toutes les actions de formation qui étaient une des plus belles réussites du secteur.

Il n’est pas nécessaire de permettre, même indirectement, de devenir propriétaire des réserves tout en diminuant le taux d’imposition.

Par contre, les interlocuteurs nationaux doivent être à même de prévoir les coûts raisonnables qui correspondent à la réalité du secteur, pour la confection des budgets afin d’aboutir à un partenariat gagnant-gagnant comme on aime le dire.

Quelles nouveautés apporte le projet de loi ? Est-il en adéquation avec les besoins du pays, notamment en termes de relance de la production ?

Le projet de loi introduit des nouveautés qui ne sont pas nécessairement des avancées. Nouvelles formes de partenariat, diminution des taux d’imposition, diminution de la redevance, ne sont pas dans notre cas un outil de relance de l’activité en partenariat comme semble vouloir l’être ce projet de loi.

Pourquoi a-t-on voulu imaginer de nouvelles formes de partenariat au risque de compromettre tout l’édifice en ressuscitant le terme concession ?

La loi 86/14 modifiée, qui prévoyait principalement le partage de production (sharing production) a permis de bons résultats. C’est une forme de fermage comme un propriétaire de terrain qui demande une assistance pour mieux exploiter son bien et la rémunère pour cela à partir de l’amélioration de la récolte.

Durant la décennie 1990, malgré la conjoncture, les investisseurs se bousculaient pour aboutir à un accord de partenariat.

Il suffit de revoir le dispositif pour le rendre plus aisé à «manager», en particulier en ce qui concerne les coûts d’exploitation qui peuvent diverger.

Cette législation est revue en collaboration avec tous les experts nationaux pour la rendre plus efficace et plus conforme aux conditions du moment, tout en évitant les quelques problèmes rencontrés dans son application au cours de la décennie 1990.

A cela, puisque Alnaft reste au cœur du processus, un renforcement de l’agence par les meilleurs dont nous disposons, tout en consacrant sa collaboration avec l’entreprise nationale.

Ce qui était apprécié par les investisseurs, il y a maintenant plus de 20 ans, peut l’être encore aujourd’hui et demain, surtout si on y apporte quelques ajustements tout en consacrant un état d’esprit de partenariat (par exemple on doit éviter les longs délais de mise en production après une découverte, comme c’est le cas aujourd’hui pour les 3 gisements de gaz du sud-ouest).

Le partage de production, amélioré pour tenir compte des conditions du marché, est probablement le mécanisme qui pourrait attirer le maximum d’investisseurs sans remettre en cause les intérêts essentiels du pays. Bien entendu, les effets espérés d’une nouvelle législation ne sont pas immédiats.

La production nationale d’hydrocarbures est en déclin, ce qui pourrait, au vu de la croissance rapide de la consommation interne, compromettre les exportations. Quelles solutions préconisez-vous ?

Nous avons à affronter un déclin de production qui dure depuis 10 ans ; nous risquons, compte tenu d’une augmentation de la demande interne, de compromettre nos exportations qui apportent l’essentiel de nos recettes en devises. En plus d’une politique drastique d’économie d’énergie en faisant une chasse impitoyable aux «gaspis» par le bannissement de tout ce qui est énergétivore. Nous devons mettre en place cette transition énergétique qui est l’ensemble des technologies et des pratiques qui permettent de diminuer la consommation tout en conservant le même service, ce qui ne peut qu’améliorer les résultats économiques. Se pencher sur les gisements d’huile existants, en particulier Hassi Messaoud, pour en améliorer la production par la généralisation des récupérations assistées, tout en faisant de l’extinction des torches une urgence absolue, car payer une taxe ne remplace pas le gaz que nous brûlons.

Quant au gaz, qui sert à produire l’électricité que nous consommons, il serait temps de faire appel à la manne inépuisable dont nous disposons, les énergies renouvelables, particulièrement le solaire ; les prix de revient ont largement diminué et rendent l’utilisation de ces énergies extrêmement compétitives, alors que les énergies non conventionnelles, comme le gaz de schistes amènent des prix de revient prohibitifs, largement supérieurs au prix de vente du gaz quel que soit le marché.