Une nouvelle stèle à Paris à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961 : En attendant la reconnaissance officielle de ce crime d’Etat

Nadjia Bouzeghrane, El Watan, 19 octobre 2019

La maire de Paris, Anne Hidalgo, a dévoilé jeudi, en présence du secrétaire général du ministère algérien des Affaires étrangères, la nouvelle plaque en hommage aux victimes de la sanglante répression de la manifestation pacifique des Algériens, le 17 Octobre 1961 et les jours suivants, contre le couvre-feu qui leur était imposé par le préfet de Paris, Maurice Papon.

La stèle, réalisée par l’artiste Gérard Collin-Thiébault, est une structure en acier noir intégrée à celle de 2001, à l’angle du pont Saint-Michel/quai du Marché neuf. Des silhouettes de victimes, à travers lesquelles on peut voir la Seine. Elle est plus visible que celle apposée par Bertrand Delanoë le 17 octobre 2001.

L’écrivain Didier Daeninckx a lu un extrait de Fatima pour mémoire. La jeune collégienne Fatima Beddar, qui figure sur la stèle nouvellement inaugurée, rêve de devenir institutrice, mais elle est dirigée vers le collège d’enseignement professionnel…Pendant trois semaines, sa mère, enceinte, sillonne Stains et Saint-Denis à la recherche de sa fille, dont on a retrouvé plus tard le corps rejeté par la Seine avec d’autres noyés. Un quart de siècle après, la dépouille de Fatima quitte le cimetière de Stains pour le village familial de Kabylie où elle est enterrée au carré des martyrs.

Suivent une minute de silence, le chant en kabyle Le temps viendra de Samira Brahmia et une prière faite par un imam de la Mosquée de Paris à la mémoire des victimes. Puis retentit un «Algérie libre et démocratique !» et «On veut la paix dans le monde entier !».

Apostrophée par les journalistes présents Anne Hidalgo, la maire de Paris, dira que cette stèle marque «une nouvelle étape dans la mémoire de cette tragédie». Et elle rappelle qu’il y a plus de 15 ans (en 2001, ndlr), sur une proposition de David Assouline (aujourd’hui sénateur PS de Paris), le Conseil de Paris a voté l’apposition d’une plaque à la mémoire des victimes du 17 Octobre 1961. «Nous avons souhaité être ici aujourd’hui avec les élus de Paris et d’Ile-de-France aux côtés des familles des victimes, des associations algériennes et franco-algériennes pour commémorer cette tragédie.» Et de «saluer le peuple algérien que j’aime, les femmes et la jeunesse algériennes».

«La stèle, ce n’est qu’un pas»

«La stèle, ce n’est qu’une avancée», «un pas», disent les Algériens présents, membres d’associations ou simples citoyens. «Nous voulons la reconnaissance officielle de ce crime d’Etat et l’ouverture des archives. Que la guerre d’Algérie soit enseignée dans les écoles», lance à haute voix Nacera Arsouli, de la Chaîne de l’entraide méditerranéenne.

«Je me félicite de cette nouvelle stèle, plus visible que celle de 2001, mais en ce 17 octobre 2019, il n’y a pas de déclaration claire, circonstanciée du président de la République, Emmanuel Macron. Je me félicite qu’il ait reconnu le crime commis contre Maurice Audin, j’attends une déclaration similaire concernant le 17 Octobre 1961», affirme pour sa part Olivier Lecour Grandmaison, membre du Collectif associatif pour le 17 Octobre 1961. «Encore une fois, les autorités françaises restent silencieuses, voire laconiques sur la responsabilité de l’Etat français sur ce crime d’Etat.»

Aussi, «il est temps que le président de la République, au nom de la France, confirme, par un geste symbolique, la reconnaissance et la condamnation de ce crime d’Etat. Comme il vient de le faire pour l’assassinat de Maurice Audin par l’armée française et pour l’existence d’un système de torture généralisé. Cette reconnaissance doit s’étendre aux milliers d’Algériens qui en ont été victimes». Et de souligner que le Collectif pour le 17 Octobre 1961 prépare le 60e anniversaire de cet événement tragique. «Nous serons alors plus obstinés que ce gouvernement.»

Henri Pouillot, également membre actif de ce Collectif, affirme lui aussi que le 17 Octobre 1961 est «un crime d’Etat sur une base de racisme d’Etat», notant qu’«aujourd’hui on constate que le climat sociopolitique se désagrège avec un déferlement de propos racistes. Zemmour, qui a déjà été condamné deux fois pour »propos racistes », continue dans le même sens». Notant aussi : «Il est important que le président de la République confirme son engagement du 7 mai 2017 (concernant l’affaire Maurice Audin, ndlr) par un geste fort. J’ai écrit au président Macron après qu’il ait déclaré dans son hommage à Jacques Chirac (lors de son décès) qu’il s’était grandi en reconnaissant la shoah. Depuis la déclaration de François Hollande, rien n’a changé.» Pour mémoire, François Hollande avait déclaré le 17 octobre 2012 : «Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance, ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes.»

«Il est nécessaire que des mesures significatives soient prises»

Pierre Kanuty, conseiller régional (groupe socialiste et républicain), se dit «fier qu’on ait honoré cette histoire absente des livres scolaires», rappelant que «David Assouline avait invité la majorité socialiste à la mairie de Paris à faire un geste symbolique», que «Lionel Jospin a ouvert des archives» et que «François Hollande a eu des mots qu’aucun président n’a eus». «Cet événement est aujourd’hui sorti de l’intimité, on est de plus en plus nombreux à le commémorer.» «Nous devons continuer ce travail de reconnaissance, le transmettre. Quand un peuple se bat pour ses droits et sa dignité, aucune répression ne peut le faire taire.» «Pour nous, les Martiniquais, c’est aussi une histoire intime, Fanon, Edouard Glissant, Marcel Manville nous lient aux Algériens. Dans nos familles, on en parlait, on s’identifiait au combat du peuple algérien.»

A souligner que le Collectif pour le 17 Octobre 1961, auquel se sont joints des organisations politiques et syndicales, estime qu’«il est nécessaire que des mesures significatives soient prises» ; «que la lumière soit faite sur les soi-disant »retours vers leurs douars d’origine » des Algériens survivants du 17 Octobre, envoyés en fait dans des camps de la mort de l’Algérie coloniale» ; «que la création d’un lieu de mémoire voué à cet événement, demandée dans la résolution votée par le Sénat en octobre 2012 qui reconnaissait elle aussi ce massacre, soit rapidement mise en œuvre par les autorités de l’Etat, de la Ville de Paris et la Région Ile-de-France» ; «pour être fidèles à leur mission scientifique, les historiens ont besoin de pouvoir accéder librement aux archives, échapper aux contrôles des pouvoirs ou des groupes de pression et travailler ensemble, avec leurs collègues algériens» ; que «la vérité doit être dite». Ajoutant que «ce n’est qu’à ce prix que pourra disparaître la séquelle la plus grave de la Guerre d’Algérie, à savoir le racisme, l’islamophobie dont sont victimes aujourd’hui nombre de citoyennes et citoyens, ressortissants d’origine maghrébine ou des anciennes colonies, y compris sous la forme de violences policières récurrentes, parfois meurtrières».