Le gouvernement Bedoui aggrave son cas

Makhlouf Mehenni, TSA, 14 octobre 2019

Au moment où des milliers de citoyens criaient, dimanche 13 octobre, leur rejet du projet de loi sur les hydrocarbures et ses clauses perçues comme porteuses de risques de bradage des ressources nationales, le chef de l’Etat par intérim réunissait un Conseil des ministres. A l’ordre du jour justement, le texte controversé ainsi que le projet de Loi de finances 2020, pas plus accepté la rue.

On pouvait légitimement attendre un assouplissement des dispositions objet de discorde, ou tout au moins l’ajournement de l’examen de la loi sur les hydrocarbures, celle des finances ne pouvant pas attendre. Car on a rarement vu dans l’histoire du pays une telle levée de boucliers contre un texte de loi.

Lors des marches du trente-quatrième vendredi, le rejet du projet a surclassé celui de la présidentielle sur les pancartes des manifestants au moment où experts et hommes politiques dénonçaient tour à tour une « précipitation » et même une forme de « corruption », beaucoup soupçonnant le pouvoir d’avoir cédé à quelque chantage de puissances étrangères qui monnayeraient là leur soutien à ses projets politiques en cours.

Mais le communiqué du Conseil des ministres en fin de journée à mis fin aux dernières illusions. Les deux textes ont été adoptés tel qu’ils ont été présentés par le gouvernement qui, de l’aveu même du ministre de l’Energie, a élaboré le projet de loi sur les hydrocarbures en concertation avec les cinq majors pétroliers mondiaux.

A deux mois d’une élection présidentielle à laquelle le pouvoir semble tenir plus que tout, mais qui demeure incertaine à cause de son rejet par la rue et l’opposition politique, programmer un tel texte et faire fi de toutes les objections qu’il a suscitées n’est pas la meilleure façon d’apaiser les esprits et de convaincre du bien-fondé de la démarche globale des tenants actuels du pouvoir.

Le gouvernement pourra toujours avancer l’argument de l’attractivité du secteur et l’impératif de relancer la production pétrolière qui baisse d’une manière inquiétante depuis quelques années, il reste un aspect indéfendable dans ce projet de loi : son timing.

Le gouvernement Bedoui a été nommé en avril dernier par le président Bouteflika avant sa démission, avec comme unique mandat la gestion des affaires courantes avant l’élection d’un nouveau président de la République. Pourquoi donc s’attaquer à des dossiers lourds qui, de surcroît, peuvent attendre ? Abdelmadjid Attar, un connaisseur du secteur pour avoir dirigé Sonatrach, a balayé l’argument de l’urgence en expliquant qu’il faudra au minimum cinq ans pour tirer les dividendes de ces amendements, quand bien même il y en aurait.

Pourquoi imposer au futur président qui, en théorie, sera connu dans quelques semaines seulement, une orientation et un choix économiques sur lesquels il lui sera peut-être difficile de revenir ? Des questions auxquelles les experts ne trouvent pas de réponse, laissant les politiques tirer les conclusions et multiplier les accusations, dont la plus partagée est la volonté du pouvoir d’acheter le silence de ceux dont l’avis peut peser sur le cours des événements.

Il est aussi incompréhensible qu’un gouvernement qui cristallise toutes les colères et tous les rejets puisse s’embarrasser d’un motif supplémentaire d’attiser la défiance à son égard en assumant un texte impopulaire qui, encore une fois, pouvait bien attendre.

Depuis la démission de Bouteflika, le 2 avril, celle de Noureddine Bedoui et de son gouvernement sont également réclamées par la rue et l’opposition, en faisant une condition sine qua non pour participer à tout processus politique. Le départ de Bedoui est exigé même par ceux qui se sont résignés à accepter le plan de sortie de crise du pouvoir, dont Ali Benflis, potentiel candidat à la présidentielle du 12 décembre et surtout, on s’en souvient, de Karim Younès, coordinateur de l’instance de dialogue et de médiation.

Contre tout bon sens, au moment où il a le plus besoin de faire taire les critiques à son égard, le gouvernement assume et défend jusqu’au bout un texte de loi qui aggrave son cas. A-t-il à ce point désespéré de voir sa cote remonter ?