Tirs groupés sur le projet de loi sur les hydrocarbures : « C’est de la dépossession »

Makhlouf Mehenni, TSA, 13 Octobre 2019

Le projet de loi sur les hydrocarbures continue de susciter de vives réactions et un rejet de la rue, des spécialistes et de la société civile.

Ce dimanche 13 octobre, des centaines de citoyens se sont rendus devant le siège du Parlement à Alger pour exiger le retrait de ce texte qui devait être examiné au même moment en Conseil des ministres. La teneur du projet de loi et son timing font craindre un bradage des richesses du pays pour s’assurer le silence des grandes puissances sur les projets politiques en cours.

L’universitaire Mohand Arezki Ferrad a eu les mots les plus durs. « C’est de la corruption », s’est-il écrié vendredi lors de la marche hebdomadaire à Alger. « Nous avons un gouvernement de gestion des affaires courantes auquel la Constitution interdit de prendre des décisions graves qui hypothèquent l’avenir du pays. Donc, ce projet de loi sur les hydrocarbures est rejeté par le peuple et n’a pas lieu d’être du point de vue du droit et de la Constitution. Il s’agit d’une corruption pour que les pays occidentaux se taisent devant le processus actuel et pour qu’ils soutiennent la régénérescence du système. L’Occident ne cherche que ses intérêts, il a peur du hirak car avec un gouvernement légitime, il ne sera pas possible d’hypothéquer les richesses du pays. C’est pour cela qu’ils veulent vendre le pays pour que le monde se taise devant la mascarade de décembre prochain », a-t-il dénoncé.

« Ce n’est pas le moment d’adopter une telle loi. Elle donne l’impression d’être faite hâtivement. On ne peut pas dans ces conditions promulguer une loi qui engage l’avenir et la faire comme ça, au pied levé. Il faut une réflexion dans le calme et la sérénité », a réagi pour sa part Chemseddine Chitour, un autre universitaire qui s’exprime régulièrement sur les questions d’actualité.

« Quand Chakib Khelil a promulgué sa loi en 2005, je suis allé le voir, j’ai discuté avec lui. Je lui ai dit je ne suis pas d’accord en tant qu’universitaire mais nous n’étions pas nombreux à parler de cela. Il y avait Mme Louisa Hanoune, il faut bien lui rendre hommage. C’était l’une des rares personnes à dire non. Mais nous n’avions pas pesé lourd, il a fallu que Chavez passe pour pouvoir changer un peu la loi. Mais nous sommes toujours dans le bricolage », regrette-t-il dans des propos tenus ce dimanche sur les ondes de la radio Chaîne III.

« Le gaz de schiste est une calamité »

« L’un des grands reproches que je fais à cette loi, qui ne doit pas exister, c’est le problème de la concession. C’est de la dépossession, vous donnez à la société étrangère la possibilité d’exploiter comme elle veut, à son rythme, ad vitam aeternam, une parcelle de terre. D’une certaine façon c’est un déni de souveraineté, et ça, c’est très grave », dénonce Pr Chitour qui s’élève aussi contre la possibilité qui pourrait être donnée aux compagnies étrangères pour exploiter le gaz de schiste.

« On a interdit à Total d’exploiter le gaz de schiste dans le Sud de la France, mais il risque de forer ici. Le gaz de schiste, c’est une calamité, l’autoriser c’est hypothéquer l’avenir du Sud où il y a une nappe phréatique de 45 000 milliards de m3 d’eau. Le gaz de schiste sera une richesse le moment venu, quand la technologie sera mature », explique-t-il.

Pour Mohamed Hennad, politologue, « le projet est une violation flagrante de la Constitution dont le pouvoir de fait ne cesse de se réclamer. Un tel projet ne devrait être élaboré que par un Exécutif légitime et débattu et avalisé par un parlement réellement représentatif des différents courants politiques de la société. Or, et le gouvernement et le parlement actuels datent de l’ère de la îssaba ».

« Au nom de conditions « attrayantes » pour l’investissement étranger, les auteurs du projet donnent l’impression de vouloir mettre l’Algérie à genoux devant les grandes compagnies internationales. En tous les cas, la manière dont le projet a été élaboré donne à penser que le pouvoir est en train de s’adonner à un mauvais jeu pour assurer sa survie, sauf qu’il est fort à parier que les compagnies étrangères, très au fait de la situation politique de notre pays, ne vont pas affluer », explique-t-il dans un entretien à TSA.

« Un sérieux préjudice aux intérêts nationaux »

Du côté des partis politiques, le FFS dénonce des « menaces » que font peser « sur le patrimoine du peuple et la souveraineté nationale » le PLF 2020 et le projet de loi sur les hydrocarbures.

« Alors que le peuple est en révolution depuis près de 8 mois maintenant pour mettre fin au régime autoritaire qui dirige le pays depuis son indépendance, voilà que le gouvernement, illégal et illégitime et impopulaire, nommé par l’ex-président déchu et reconduit par le pouvoir réel, censé gérer uniquement les affaires courantes, s’apprête , sous l’égide d’un chef d’Etat par intérim dont le mandat a expiré, à faire voter par un parlement non représentatif et impopulaire décrié par le peuple en révolte , deux projets de lois, un sur les finances, l’autre sur les hydrocarbures qui ouvrent la voie au bradage des ressources naturelles du pays et au contrôle de pans entiers de l’économie nationale par les intérêts étrangers », écrit le parti dans un communiqué rendu public ce dimanche.

« Tous les experts s’accordent en effet à dire que ces lois contiennent des dispositions qui avantagent les partenaires étrangers au détriment des intérêts nationaux », ajoute le FFS.

Pour le RCD, « seul un pouvoir fort de la légitimité populaire pourra réviser la gestion du secteur de l’Energie ». « Le secteur des hydrocarbures comme les autres richesses du pays ne peuvent plus servir pour l’achat de soutiens étrangers dans la nouvelle Algérie dessinée par la mobilisation de ses enfants. C’est à un nouveau pouvoir issu de la rupture avec le système par le biais d’une transition démocratique auquel revient la charge de définir le rôle de ce secteur dans le cadre d’une politique de développent du pays », écrit le parti dans un communiqué publié ce dimanche.

« Le RCD dénonce les orientations antinationales du pouvoir de fait. Il met en garde contre cette politique du mépris et de la provocation et appelle au retrait pur et simple de ce projet, sorti des laboratoires des multinationales », ajoute-t-il.