Répression : jusqu’où ira l’escalade ?

Makhlouf Mehenni, TSA, 09 Octobre 2019

Pour la première fois depuis le début du mouvement populaire en février, la police a empêché une manifestation hebdomadaire de se poursuivre.

Cela s’est passé ce mardi 8 octobre à Alger lorsque les étudiants, qui effectuaient leur trente-troisième marche, ont été bloqués et empêchés d’avancer par d’importants renforts des forces de l’ordre.

Les tentatives de mettre fin à la contestation par la force remontent aux premières semaines du hirak et n’ont en fait jamais cessé. Le procédé est même éculé : les jours de marche, les premiers manifestants sont pourchassés dans la matinée avant que les marées humaines qui déferlent en début d’après-midi ne découragent toute velléité de répression.

Parallèlement, les entrées de la capitale sont bloquées par des barrages filtrants de la gendarmerie, les activistes arrêtés et le plus souvent incarcérés. Samedi dernier, des dizaines d’arrestations ont été effectuées à la place des Martyrs où des citoyens avaient tenté d’observer un rassemblement en souvenir des événements du 5 octobre 1988.

Le dernier décompte du Comité national pour la libération des détenus fait état de 81 personnes emprisonnées, entre manifestants et militants politiques, pour certain depuis la mi-juin.

Mais ce qui s’est passé samedi dernier et ce mardi constitue un autre pas de franchi. On parle d’une centaine d’arrestations parmi les étudiants et les citoyens venus leur prêter main forte, comme ils le font depuis quelques semaines.

L’affrontement a été évité grâce à la vigilance des manifestants qui n’ont pas tenté de forcer le passage, mais qu’en sera-t-il dans les prochaines semaines si ce qui semble être la nouvelle stratégie du pouvoir se confirme ?

Les forces de l’ordre iront-elles jusqu’à tenter de disperser les manifestants du vendredi qui, à Alger, se comptent au bas mot en dizaines de milliers. Pour le moment, aucune annonce officielle n’est venue interdire les manifestations hebdomadaires, mais l’escalade répressive monte chaque semaine d’un cran.

Chaque semaine, des contingents de détenus vont grossir les rangs de ceux qui croupissent derrière les barreaux en attente d’être jugés. Après les manifestants et les militants, les autorités en sont arrivées à inquiéter et à tabasser des journalistes, dont au moins un est mis sous mandat de dépôt.

La volonté de tordre le coup au hirak par la manière forte a généré de multiples atteintes aux libertés et aux droits de l’Homme, amenant les avocats chargés de la défense des détenus à crier qu’il n’est plus possible de se taire.

« On assiste à des arrestations en dehors du cadre de la loi et des principes de droit. Parfois, on arrête pour ensuite chercher un chef d’inculpation. C’est une situation catastrophique, c’est absolument inacceptable. La détention provisoire est une exception mais les juges d’instruction en ont fait une règle. Le plus grave, c’est que la loi n’est pas appliquée de la même manière à travers tout le territoire », s’est indigné un avocat lors d’une conférence conjointe avec ses collègues tenue lundi à Alger.

Nul doute que le pouvoir cherche à normaliser la situation dans la perspective de l’élection du 12 décembre qu’il semble déterminé à imposer et nul doute aussi qu’une nouvelle fois, il n’a pas opté pour la meilleure méthode.

Faut-il rappeler que le processus électoral est affaibli par le fait de son boycott par l’opposition et de l’absence de candidats de poids, découragés précisément par l’obstination du pouvoir dans son refus de décréter le minimum des mesures d’apaisement réclamées par la classe politique, dont la libération des détenus d’opinion ?

Aussi, la répression a montré ses limites tout au long de ces derniers mois, pour ne pas dire qu’elle a produit le juste contraire de l’effet attendu. La preuve, la mobilisation demeure impressionnante et c’est précisément au lendemain de l’arrestation de ses figures les plus connues que le hirak a retrouvé sa vigueur après le creux de l’été.

L’effet boomerang, soit une contre-escalade, n’est donc pas exclu, si ce n’est déjà ce à quoi on assiste avec la fermeture des bureaux des élections qui commence à faire tache d’huile et le spectre de la grève de la faim brandi par certains détenus, dont Lakhdar Bouregaâ.