Après une accalmie de quelques mois: Le phénomène de la harga reprend de plus belle

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 29 septembre 2019

La harga a repris de plus belle, terrible aventure de jeunes algériens bravant consciemment les hautes mers, mus par l’espoir d’atteindre des cieux plus hospitaliers, mais souvent arrachés à la vie dans des conditions bouleversantes. Près de cinq cents personnes ont tenté de fuir le pays ces deux dernières semaines, affirment des sources sûres, et plusieurs ont déjà payé de leur existence l’impitoyable défi de la mer Méditerranée.
Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Les dernières images du naufrage des harragas entassés à bord d’une désuette barque sur les côtes de Boumerdès ont grandement choqué. Le 18 août dernier, des jeunes bardés de gilets de sauvetage mettent en ligne une vidéo filmant leur départ. La nuit est à peine tombée, mais on y discerne visiblement le visage de l’un d’entre eux demandant pardon à sa mère pour lui avoir menti, pour lui avoir dit qu’il s’en allait pour un moment à la recherche d’un travail… Le jeune rit, l’image se brouille, un énorme chahut s’ensuit, puis plus rien… Deux heures plus tard, une terrible information fait le tour de la Toile.
Cette fois, une nouvelle vidéo dévoile des corps flottant à la surface de la mer, et une opération de sauvetage nocturne se déroule sur les côtes de la même région. L’embarcation désuette n’a pas tenu le coup. Les raisons de son naufrage demeurent inconnues à ce jour, mais le nombre de victimes n’a cessé de s’élever d’heure en heure cette nuit-là. L’opération de repêchage a permis de récupérer huit corps, mais le nombre de disparus n’a toujours pas été établi. Les victimes provenaient de différentes régions : Kouba, Thénia, les Issers, Bordj-el-Kiffan…
Le drame a choqué, bouleversé, replongé les algériens dans une récente époque quand les aventures de ce genre se faisaient quotidiennement, mais il ne s’est pas arrêté à Boumerdès. D’autres images de jeunes faisant leurs adieux à leurs parents ont été diffusées quelques jours plus tard, tentant leur aventure à parti de l’Est, les autres de l’Oranie.
Au cours de la première quinzaine de septembre, vingt autres jeunes en provenance de kabylie ont réussi à quitter le pays et parvenir au Maroc où ils étaient, il y a quelques jours encore, en attente d’une embarcation vers l’Espagne. La famille de l’un d’entre eux témoigne : «nous avons été très surpris car il ne manquait rien à notre fils, il avait un travail, et semblait vivre normalement. Il nous a dit qu’il allait voyager par voie régulière, mais visiblement, cela n’a pas été possible pour lui. Il a vendu tout ce qu’il possédait et s’en est allé avec d’autres jeunes du village. Une fois arrivés, ils nous ont téléphoné. Beaucoup expliquent ça par la nature de la vie qu’ils menaient. Ils mangeaient, dormaient et voilà tout, il n’y avait rien, absolument rien. Ni loisirs, ni moyens de développer leur environnement, ils estiment que leur avenir est bouché et les évènements en cours dans le pays n’arrangent pas les choses».
A Bordj-el-Kiffan, le voisinage de la victime du drame de Boumerdès est encore sous le choc. «Un jeune sans histoire, un enfant du quartier que nous avons vu naître, rien ne laissait présager une fin aussi horrible.» Dans les quartiers d’Alger, le sujet refait surface. Il est à nouveau au centre des discussions entre des copains qui se retrouvent la nuit après le travail, et parmi les familles inquiètes pour un fils, un frère, voire un jeune époux attiré par le chant des sirènes… «En réalité, nul n’est à l’abri de ce terrible phénomène, poursuivent nos interlocuteurs, tout le monde a vu ce qui s’est passé l’an dernier. Même des bébés ont été embarqués, même des pères de famille, des familles entières et des universitaires ont tenté leur chance. Avec la destitution de Abdelaziz Bouteflika, les algériens ont retrouvé espoir, la harga a stoppé net, nos jeunes sortaient les vendredis marcher, ils espéraient réellement un changement, mais sept mois sont passés sans que ce changement arrive, alors le désespoir a repris, ils ne voient pas le bout du tunnel».
Durant les premières semaines ayant suivi le déclenchement du mouvement populaire, des carrés comportant en leur sein d’anciens candidats à la harga ont été identifiés. «Nous venons de Chlef, et nous ne serons plus jamais tenté par cette aventure, nous marchons pour que notre avenir soit meilleur», avait alors témoigné l’un d’entre eux au Soir d’Algérie. Des pancartes comportant les slogans faisant référence au sujet ont été également largement portées par les manifestants. Sur certaines d’entre elles, on pouvait lire : «nos enfants ne mourront plus en mer.»
Sur le plan officiel, les autorités actuelles n’ont pas encore évoqué le sujet. Peu de temps avant le 22 février, le phénomène qui avait une ampleur jamais égalée avait été présenté comme étant l’une des conséquences de l’impasse à laquelle ont été conduits les algériens durant le règne de Bouteflika. Un organisme spécialisé dans l’étude et la lutte contre la harga avait été mis en place au niveau du ministère de l’Intérieur avant que ses responsables déclarent très vite que les mesures mises en place (des peines de prison) n’étaient nullement adaptées au traitement de ce mal. Au niveau officiel, une conférence devant traiter du sujet en présence de tous les acteurs concernés devait être organisée sous le patronage du président déchu. Cette conférence n’a jamais eu lieu, et l’auteur de son annonce officielle, Amar Ghoul, emprisonné quelques mois plus tard pour de graves faits de corruption. Les pays concernés par cette migration massive des jeunes algériens gardent eux aussi le silence sur cette reprise subite de la harga. Le phénomène était passé au premier stade des préoccupations des italiens, espagnols et des français particulièrement alertés par la situation et qui avouaient craindre, par-dessus tout un débordement en cas d’un passage en force de Abdelaziz Bouteflika dans le cadre d’un cinquième mandat. Actuellement, et en Algérie, les informations en cours affirment que des directives fermes ont été adressées aux gardes-côtes et équipes chargées de la surveillance des régions d’où peuvent avoir lieu les départs des harragas. Ce week-end, douze embarcations de fortune comptant à leur bord 139 candidats à l’émigration clandestine ont été interceptées dans différents points de l’Oranie.
A. C.