S. Bouteflika, Toufik, Tartag, L. Hanoune: Un procès et des zones d’ombre

Salima Tlemcani, El Watan, 22 septembre 2019

Le tribunal militaire de Blida vivra, demain, une journée particulière. Loin des médias, il aura à juger Saïd Bouteflika, frère conseiller du Président déchu, le général Toufik, ancien patron du DRS, le général Bachir Tartag, ex-coordinateur des services secrets, Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, pour avoir pris part à des «réunions secrètes» entre les 27 et 31 mars, visant à «porter atteinte à l’autorité de l’Etat et de l’armée».

Demain s’ouvrira au tribunal militaire de Blida un procès unique dans l’histoire du pays. Autant par les faits reprochés que par le rang des accusés en détention, au nombre de quatre : Mohamed Mediène, général de corps d’armée à la retraite, ex-patron du Département de renseignement et de sécurité (DRS) ; Saïd Bouteflika, frère et conseiller du Président déchu ; Bachir Tartag, général-major à la retraite, ex-coordinateur des services secrets ; Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT).

Trois autres mis en cause, se trouvant à l’étranger et faisant l’objet d’un mandat d’arrêt international, seront, sauf imprévu, jugés par contumace. Il s’agit de Khaled Nezzar, général-major à la retraite et ancien ministre de la Défense, son fils Lotfi, patron de la société de télécommunication SLC, et Farid Belhamdine, président de la Société algérienne de pharmacie (SAP).

Tous ces des accusés doivent répondre des mêmes chefs d’accusation : «complot dans le but de porter atteinte au commandant d’une compagnie militaire» puni par l’article 284 du code de justice militaire de 5 à 10 ans de réclusion criminelle et «complot pour changer le régime» puni par l’article 77 du code pénal à la peine capitale. Pour nombre d’avocats constitués dans l’affaire, le dossier «est vide» et l’instruction «n’a rien apporté pour démontrer le contraire».

L’enquête judiciaire s’est attardée sur ces «réunions secrètes» entre Saïd Bouteflika et les mis en cause, que le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, a dénoncées dans son discours du 16 avril 2019 et évoquées dans sa déclaration virulente du 30 mars dernier en parlant de «parties qui complotent contre les revendications populaires et l’armée».Si l’on se réfère aux indiscrétions de certains avocats, il y aurait eu trois réunions à la villa Dar El Afia appartenant à la Direction de la sécurité intérieure (DSI).

Deux ont eu lieu le 27 mars. La première, a regroupé, dans la matinée, le général Toufik avec Saïd Bouteflika, suivie d’une autre l’après-midi, à laquelle ont pris part Louisa Hanoune, le général Toufik et Saïd Bouteflika. C’était au lendemain de la déclaration de Gaïd Salah où il demandait l’application de l’article 102 qui prévoit la démission du Président ou l’empêchement pour cause de maladie.

En tant que chef d’un parti politique inquiète pour le pays, note un des avocats, Louisa Hanoune voulait s’informer sur la situation auprès du frère conseiller du Président, alors toujours en fonction. S’était joint à eux le général Toufik, qui a demandé que la rencontre se fasse à la villa Dar El Afia, qui se trouve non loin de son domicile au lieu d’aller à la résidence de la Présidence. N’y trouvant pas d’inconvénient, Saïd Bouteflika charge Bachir Tartag, alors conseiller à la sécurité du Président (dont dépend la résidence) de préparer les lieux, truffés d’équipements d’écoute.

Les discussions – desquelles Bachir Tartag a été écarté à la demande du général Toufik – portaient sur d’éventuelles feuilles de route «pour une sortie en douce» du président Bouteflika «après une période de transition». Quelques noms de personnalités politiques qui pourraient diriger cette période ont été cités et le départ éventuel de Gaïd Salah évoqué par Saïd Bouteflika. La réunion a duré une heure seulement.

Le 28 mars, Saïd Bouteflika reçoit dans la même villa le général Toufik auquel il demande de convaincre Liamine Zeroual d’accepter de diriger la transition. Le lendemain, l’ex-patron des services secrets prend attache avec l’ancien chef de l’Etat qui était à Batna. Les deux hommes se donnent rendez-vous au domicile de ce dernier, à la résidence d’Etat de Moretti, dans la matinée du 30 mars. La rencontre est très courte. Liamine Zeroual refuse l’offre du général Toufik et regagne Batna.

L’après-midi, Gaïd Salah a réuni les chefs des forces armées (à l’exception du patron de la Garde républicaine), le commandant de la 1re Région militaire et le secrétaire général du ministère de la Défense. Furieux, il déclare : «Des parties malintentionnées s’affairent à préparer un plan visant à porter atteinte à la crédibilité de l’ANP et à contourner les revendications légitimes du peuple» et évoque «la réunion secrète du 30 mars en vue de mener une campagne médiatique virulente à travers les médias et sur les réseaux sociaux contre l’ANP et faire accroire à l’opinion publique que le peuple algérien rejette l’application de l’article 102 de la Constitution».

Samedi 31 mars, le jour le plus long

Le 31 mars, Gaïd Salah réunit au siège de l’état-major les chefs des forces armées, les commandants des six Régions militaires et le secrétaire général du MDN. Le ton monte. Il exige l’application «immédiate» de l’article 102 et dénonce avec virulence «ceux qui complotent contre le peuple et son armée». Saïd Bouteflika est pris de panique ; il prend attache avec l’ancien ministre de la Défense, le général à la retraite Khaled Nezzar, auquel il exprime sa peur de voir Gaïd Salah débarquer à la résidence du Président, à Zéralda.

Le 1er avril, en fin de journée, un communiqué de la Présidence fait état de la démission de Bouteflika «avant» le 28 avril (fin de son mandat), d’une «période de transition et d’importants changements».

Au même moment, des rumeurs insistantes évoquent un autre communiqué faisant état du limogeage de Gaïd Salah et son remplacement par le général-major Saïd Bey. Un groupe d’officiers débarque au siège de l’ENTV pour empêcher toute diffusion d’un communiqué émanant de Saïd Bouteflika. Le chef d’état-major de l’ANP réagit en déclarant que le communiqué de la Présidence stipulant le maintien de Bouteflika jusqu’au 28 avril «n’émane pas du Président» tout en affirmant que «le pays a été livré à une horde de prédateurs». Quelques heures après, le président Bouteflika démissionne.

Le 3 avril, Liamine Zeroual sort de sa réserve et confirme publiquement sa rencontre avec le général Toufik, à la demande de ce dernier, qui lui aurait proposé de présider l’instance de transition, en accord avec Saïd Bouteflika, mais qu’il aurait refusé. Le 16 avril, Gaïd Salah revient à la charge en accusant nommément Toufik d’avoir participé à des réunions secrètes «pour conspirer autour des revendications du peuple et afin d’entraver les solutions de l’ANP et les propositions de sortie de crise». Il le menace de «recourir à des mesures légales fermes dans le cas où il persisterait dans ses agissements». Quelques jours plus tard, une information judiciaire est ouverte au tribunal militaire de Blida qui charge les officiers de la DSI de l’enquête préliminaire.

Le 29 avril, Khaled Nezzar rend public le contenu de ses discussions avec Saïd Bouteflika, qu’il dit avoir rencontré le 7 mars 2019, à sa demande, «par l’intermédiaire d’un ami» commun, Farid Belhamdine, au domicile de ce dernier. «L’homme était visiblement dans le désarroi. Il voulait connaître mon opinion sur ce qui se passait dans le pays et sur ce qu’il pourrait entreprendre pour faire face à la contestation populaire. Je lui ai fait deux propositions (…) que Saïd Bouteflika rejeta d’emblée (…) A la question ‘‘et si cette énième lettre était rejetée, que feriez-vous’’, il me répondit : «Ce sera l’état d’urgence ou l’état de siège !» J’étais surpris par tant d’inconscience.

Je lui répondis : ‘Si Saïd, prenez garde, les manifestations sont pacifiques, vous ne pouvez en aucun cas agir de cette manière !› A cet instant, je me suis rendu compte qu’il se comportait comme le seul décideur et que le Président en titre était totalement écarté (…) Le 30 mars, vers 17h, nouvelle tentative du même Saïd Bouteflika pour me joindre, cette fois-ci par téléphone. Au son de sa voix, j’ai compris qu’il paniquait.

Il me dit que le vice-ministre de la Défense était en réunion avec des commandants des forces armées et qu’il pouvait agir contre Zéralda d’un instant à l’autre. Il voulait savoir s’il n’était pas temps de destituer le chef d’état-major. Je l’en dissuadai fortement au motif qu’il serait responsable de la dislocation de l’armée en cette période critique (…). La balle était de nouveau dans le clan des Bouteflika.

Je pensais qu’ils allaient agir rapidement, d’autant que Saïd – il le disait – craignait d’être arrêté à tout moment.» Cette déclaration de Khaled Nezzar fait tache d’huile. Le 4 mai, le général Toufik, le général Tartag et Saïd Bouteflika sont embarqués par les officiers de la DSI puis présentés, après une nuit de garde à vue, au tribunal militaire, qui les a placés sous mandat de dépôt. Le 9 mai Louisa Hanoune est convoquée par la même juridiction comme témoin, avant d’être inculpée et placée en détention.

Le 14 mai, Khaled Nezzar est convoqué par le tribunal militaire pour être entendu comme témoin. Il n’est pas seul ; son fils qui l’accompagne au rendez-vous, ainsi que Farid Belhamdine, qui avait mis sa maison à la disposition de Nezzar et Bouteflika sans prendre part aux discussions, sont également auditionnés. Le 6 août, le tribunal militaire lance un mandat d’arrêt international contre ces trois mis en cause (qui étaient à l’étranger) après les avoir inculpés des mêmes faits reprochés aux quatre autres accusés. De nombreuses interrogations pèsent sur ce dossier.