Au tribunal de Sidi M’Hamed: des détenus en colère, une greffière en pleurs, des avocats qui se retirent

Hebba Selim, Huffpost, 17 septembre 2019
 
Le militant politique Samir Benlarbi a été  placé sous mandat de dépôt par le tribunal de Bir Mourad Raïs.  Hier, Bekkouche Mohamed, Ramdani Hacene et Tahar Ouglou ont été placés en détention préventive à Constantine pour participation à une “manifestation non autorisée”. Les avocats s’inquiètent de l’instrumentalisation répressive de l’appareil judiciaire.  Les témoignages se multiplient et la grogne monte de plus en plus. 

Les récits de ce qui est arrivé dimanche au cinquième étage du tribunal de Sidi M’hamed à Alger où 24 manifestants ont été placés en détention préventive commencent à sortir par bribes. Ils reflètent bien la grande inquiétude des avocats de voir l’appareil judiciaire agir en logique répressive “alors que sa mission principale est la protection des droits et des libertés” ainsi que le souligne Me Chemseddine Sid-Ahmed Lerari, membre du Collectif de défense des détenus d’opinion qui a décidé de se retirer des auditions. 

Le récit qu’il fait de ce qui s’est passé ce dimanche dans un entretien à Reporters illustre parfaitement une situation qui n’est pas sans rappeler par certains aspects la situation vécue par l’appareil judiciaire dans les  années 90. A l’audition du second détenu, Samy Abbès, le juge d’instruction a prononcé une deuxième ordonnance de détention préventive, il était clair que le sort des autres était déjà scellé. Samy Abbès a contesté la décision, ce qui a poussé les autres détenus à lancer des slogans de défi lors de l’audience.

Maître Abdelghani Badi en a fait le récit dans un post sur facebook: “Quand le juge d’instruction a commencé à prononcer des ordonnances de détention contre les personnes arrêtées, les autres ont compris qu’ils vont connaître le même sort, la prison. Ils se sont mis à crier d’une seule voix, faisant trembler le cinquième étage: “dawla madania machi askariya”…. Une scène poignante qui suscite le frisson, parmi eux des jeunes que je connais, beaucoup sont des pauvres qui ont à peine de quoi satisfaire leurs besoins quotidiens. Parmi eux, un jeune atteint du cancer”.  

Des chefs d’inculpations “montés de toutes pièces”

 Les avocats, de leur côté, explique Me Lerari, ont “décidé de se retirer des auditions et de boycotter les audiences pour ne pas cautionner la mascarade”.  Les mandats de dépôts ont été prononcé “ pour des chefs d’inculpation montés de toutes pièces”, les “ dossiers des détenus sont vides”.  L’avocat décrit la scène  d’une greffière en pleurs en écoutant un jeune dire avec beaucoup de tristesse de se retrouver à la prison d’El Harrach avec les Ouyahia and co. 

“Imaginez que la greffière a éclaté en pleurs en entendant les propos d’un prévenu, qui a regretté d’être envoyé à El Harrach dans le même établissement avec les commis de l’ancien système et corrompus que la mobilisation de millions d’Algériens à travers le territoire national a envoyé en taule. Ce mis en cause regrette de finir par se retrouver avec eux au même établissement pénitencier sans qu’il ne commette un crime ou un délit…”

Les avocats de plus en plus rétifs 

Dans un contexte de tensions politiques, la justice se retrouve dans une situation des plus inextricables. Les avocats, en se retirant, ont refusé d’être les partenaires d’une situation marquée par l’instrumentalisation répressive de la justice “ dont le rôle constitutionnel est de défendre les droits et les libertés et de garantir à chacun et à tous la jouissance de leur droits et de leur liberté en toute indépendance, neutralité et équité”.

La décision des avocats de se retirer “a sidéré” le juge d’instruction raconte Me Lerari, mais “je suppose que le message lui est parvenu. On réclame l’indépendance de la justice, et de tous les professionnels de l’appareil judiciaire, des auxiliaires aux magistrats. L’objectif est de rendre la justice indépendante.”

La multiplication des incarcérations des manifestants crée des tensions de plus en plus fortes, les avocats rejetant ce qu’ils considèrent une justice expéditive.  Le système judiciaire se trouve déjà sous haute tension. Les barreaux de Béjaïa et Tizi-Ouzou, ont appelé à une grève générale dans toutes les juridictions relevant des des cours des deux wilayas et à une marche le jeudi 19 septembre 2019. Le mouvement risque de s’étendre, les avocats estimant que les droits des justiciables ne sont plus respectes avec des décisions de mise en détention décidées d’avance.