Comment l’Algérie a loupé le rachat des actifs d’Anadarko et d’Aigle Azur : Deux autres occasions ratées pour l’économie nationale

Said Rabia, El Watan, 12 septembre 2019

Deux grands ratages économiques, et pas des moindres, rien que depuis le début de l’année. Dans la dévastation léguée par le système Bouteflika, l’Algérie ne pouvait hélas faire mieux.

Après avoir loupé lamentablement les actifs d’Anadarko, rachetés par Occidental Petroleum qui a cédé le segment Afrique et Algérie au géant français des hydrocarbures Total, c’est au tour d’Air Algérie de voir passer sous son nez ce que tout le monde pense être une belle affaire.

Les créneaux d’Aigle Azur, notamment ceux concernant les dessertes de la compagnie française vers l’Algérie, sont les plus importants qui soient mis sur le marché ces 20 dernières années dans le monde. Pourquoi la compagnie aérienne nationale n’a-t-elle pas fait d’offre pour racheter des actifs aussi importants ? L’explication est tombée, avant-hier, sur la page Facebook officielle de la société : «La démarche du rachat des actions d’Aigle Azur doit intervenir après une étude sur la situation de la compagnie, définir la somme de ses dettes cumulées, connaître la situation de son personnel ainsi que les slots à partir des aéroports français. Si toutes les données sont disponibles, nous pouvons passer au stade de la discussion sur l’acquisition ou non d’actions de la société.» Sidérant aveu d’impuissance d’Air Algérie qui montre toute l’étendue de la déliquescence dans laquelle l’ex-Président et son clan ont plongé le pays durant les 20 longues années de règne.

L’importance du marché algérien – qui pèse plus de la moitié du chiffre d’affaires du deuxième pavillon français, Aigle Azur – n’a pas fait bouger les responsables algériens. Le Dr Mohamed Gouali, ancien de HEC Paris et de Harvard Business School, le «Monsieur fusion-acquisition», soutient qu’«il aurait été tout à fait obligatoire qu’Air Algérie, connaissant les graves difficultés de cette compagnie, mette en œuvre, via son directeur général et son directeur financier, un système de veille stratégique pour élaborer des hypothèses d’évolution et des scénarios d’anticipation qui lui permettraient de capturer les bénéfices d’une éventuelle défaillance de cette compagnie». «Ceci était d’autant plus impérieux qu’Aigle Azur est prise dans des turbulences financières et actionnariales depuis deux années déjà», estime notre interlocuteur, ajoutant que «les données de base existent et les soumissionnaires, pour prendre le contrôle d’Aigle Azur, ont fait ce travail d’anticipation». Visiblement, dit-il, ce n’est pas le cas d’Air Algérie. Si la compagnie algérienne avait acquis les actions d’Aigle Azur, explique Mohamed Gouali, ellel aurait pu par la suite «céder les dessertes qui ne l’intéressent pas, comme les Dom Tom, et ne garder que les dessertes maghrébines, pénétrant ainsi dans les autres pays maghrébins, ce qui lui aurait permis d’avoir un leadership au Maghreb».

C’est donc encore une occasion de ratée après celle d’Anadarko en mai dernier. L’affaire de l’achat du géant pétrolier américain par Occidental Petroleum, qui a cédé les actifs africains d’Anadarko à Total, a fait déjà couler beaucoup d’encre. Le PDG de Total a été même reçu en Algérie par le ministre de l’Energie, Mohamed Arkab, sans que l’opinion sache quelle a été l’évolution de la position algérienne face à cette transaction qui renforce la présence du géant pétrolier français en Algérie. Le gouvernement avait déclaré au départ qu’il allait faire valoir son droit de préemption, avant de se rétracter en parlant de compromis. Si on ne connaît pas la teneur de la discussion entre les deux parties, la conclusion qu’il faut tirer, considère Mohamed Gouali dans un entretien qu’il avait accordé à El Watan, est que le ministre de l’Energie «semble avoir réagi instinctivement alors que le premier dossier qu’il aurait dû étudier est le fait qu’Anadarko avait des velléités de vente et avait reçu une offre d’achat de Chevron depuis début avril. Il me semble qu’il n’y a pas eu d’anticipation de Sonatrach sur cette affaire», estime M. Gouali.

Incompétence, absence de stratégie et de vision dévastent l’économie

La question qui se pose, en somme, est : pourquoi l’Algérie n’arrive pas à mettre la main sur ces transactions ? Pour notre expert, le diagnostic est simple : «Les opportunités ratées que vous citez démontrent effectivement l’indigence stratégique et opérationnelle de la plupart de nos secteurs.» «Ce qui se prouve au quotidien», estime encore M. Gouali. Et de trancher : «Là, on n’y peut rien, sauf restructurer profondément, et comme je l’écris souvent, graduellement et fermement, toute notre gouvernance, nos critères de nomination des responsables, notre vision des affaires économiques et politiques, et partant nos objectifs stratégiques». Selon lui, «le monde aujourd’hui, qu’il soit géopolitique ou économique, s’articule autour de challenges éminemment sophistiqués dans lesquels seuls vont survivre les pays qui sont organisés de sorte qu’eux seuls ont accès aux plus hautes responsabilités des élites compétitives capables de raisonner avec les données de leur temps, qui vont de l’intelligence artificielle à l’immersion de la blockchain dans tous les secteurs, en passant par les enjeux de l’économie durable».

Sans avoir à citer les pays du G7, il suffit, dit-il, de s’inspirer de pays comme l’Iran et la Corée du Nord qui, «quoiqu’asphyxiés par des embargos très durs, ont su mobiliser l’intelligence pour devenir des îlots scientifiques et technologiques qui ne laissent pas indifférents leurs adversaires». «Tout pays qui n’aura pas compris cela, et l’Algérie en premier, finira par mourir sans espoir de renaître.»

Les pratiques et les chiffres en parlent. L’importation du savoir et de l’expertise s’avère très coûteuse au pays. L’Algérie a dépensé, selon des experts, 11 milliards de dollars. Des exemples renseignent sur l’indigence de la gouvernance du pays ces dernières décades. Le plus édifiant est la gestion de l’ancien patron de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour, qui, selon des informations largement répercutées dans la presse nationale, avait construit la stratégie de la compagnie pétrolière sur l’apport coûteux de «l’expertise» américaine. Aussi bien pour le controversé rachat de la raffinerie Augusta en Italie auprès de la multinationale américaine Exxon Mobil, que la stratégie 2030 de Sonatrach. Les deux ont été confiés à des bureaux d’études américains, à savoir Curtis, Mallet Prevost, Colt et Mosle LLP.