Louh face à la justice: retour sur la carrière d’un apparatchik plein d’ambition

Hebba Selim, Huffpost, 21 août 2019

Tayeb Louh, ancien ministre de la justice, est convoqué demain, jeudi 22 août 2019, pour être entendu par le Conseiller instructeur près la Cour suprême. L’ancien ministre de la justice qui a fait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire est poursuivi pour des “faits à caractère pénal relatifs à la corruption”, selon un communiqué publié le 23 juillet dernier par le Procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed. 

Le communiqué indiquait que l’Office  central de répression de la corruption (OCRC) a été chargé d’ouvrir une enquête préliminaire à l’encontre de l’ex-ministre de la Justice, pour des faits à caractère pénal relatifs à la corruption. Son audition aujourd’hui pourrait se terminer, comme ce fut le cas d’autres ministres, par un placement sous mandat dépôt.

Ministre du travail depuis 2002, puis ministre de la justice et garde des sceaux, du 11 septembre 2013 au 31 mars 2019 (Bouteflika a démissionné le 2 avril et a changé le gouvernement la veille de son départ), Tayeb Louh, qui a été également, président du syndicat national des magistrats (SNM) se retrouve face aux juges.

La carrière de Tayeb Louh qui risque de se terminer comme pour d’autres figures du régime par la case prison d’El Harrach à la suite de l’intrusion massive des Algériens sur la scène publique depuis le 22 février 2019 est un cas “exemplaire” du parcours des apparatchiks ambitieux sous le régime algérien. 

Dans la lutte des clans contre Adami et Betchine

L’homme a entamé une carrière de juge au début des années 80 et fait partie des fondateurs du syndicat national des magistrats présidé par El Hadi Berim. Louh est chargé de l’information dans le syndicat et, dit-on, engage un travail de sape pour écarter Berim. La décision de ce dernier de se porter candidat aux législatives en 91 fournira la bonne raison pour l’écarter et propulse Tayeb Louh à la tête du syndicat.

Pourtant, Louh va être candidat du FLN à Tlemcen en 2002 alors qu’il est encore à la tête du SNM et des magistrats avaient dénoncé une “transgression” des principes du combat du SNM “alors qu’en 1992 il était le premier à dénoncer la candidature de Berim”. En réalité, Louh était déjà entré en politique.

Sa première grande sortie “politique” a été un procès en règle fait, le 8 octobre 1998, contre le ministre de la justice de l’époque, Mohamed Adami, alors qu’une féroce guerre des clans faisait rage au sein du système entre le général Mohamed Betchine et les généraux  “janviéristes” dont Larbi Belkheir et Mohamed Médiene. Une guerre sans merci où l’ancien ministre de la justice, Mohamed Adami, a été attaqué pour des multiples raisons dont celui des moeurs “présumées dissolues” par des magistrats anonymes et qui aura des conséquences graves au niveau privé.

Tayeb Louh accuse, lui, Adami de s’ingérer dans le fonctionnement de la justice dans une longue réponse à une interview du ministre dans le journal El Watan.

“Infortunes”

Il prend date car dans le gigantesque bras de fer clanique sur fond de massacres dans les faubourgs d’Alger, Liamine Zeroual avait déjà abandonné la partie en annonçant, le 11 septembre 1998, qu’il démissionnerait et organiserait une présidentielle anticipée… Mohamed Adami démissionnera le 18 octobre, Mohamed Betchine le 19…

Louh avait fait ses “armes” en politique. Et dans la nouvelle ère Bouteflikienne, être de l’ouest est un atout, Louh est de Msirda. Il est ministre du travail de 2002 à 2013 et l’ancien syndicaliste fera tout pour entraver la légalisation des syndicats autonomes et préserver le monopole de l’UGTA.

En 2013, il prend la tête du ministère de la justice, poste assumé depuis 2004, par Tayeb Belaïz, un des principaux homme du clan Bouteflika. A la tête de la justice, l’ancien président du SNM ne fera pas du “syndicalisme” et ses détracteurs disent qu’il a fait bien pire, en matière d’ingérence dans le fonctionnement de la justice, que les reproches qu’il faisaient à Mohamed Adami.

Dans les derniers mois de l’interminable et pénible règne de Bouteflika, Tayeb Louh, manifestait clairement des ambitions politiques en se livrant à des attaques contre Ahmed Ouyahia… qu’il rejoindra peut-être à El Harrach et où ils pourront deviser sur les “infortunes” de la carrière des apparatchiks.