L’affaire Madame Maya et ses connexions

Salima Tlemcani, El Watan, 07 août 2019

Deux anciens ministres, Abdelghani Zaalane et Mohamed Ghazi, ont rejoint, dimanche en fin de journée, la prison d’El Harrach. Ils ont été placés sous mandat de dépôt par le magistrat instructeur près la Cour suprême, qui les poursuit en tant qu’anciens walis respectivement d’Oran et de Chlef dans le cadre de la surprenante affaire, instruite par le tribunal de Chéraga, au centre de laquelle se trouve Madame Maya, cette richissime et puissante femme qui se permettait une escorte policière et avait ses entrées au plus haut niveau de la Présidence, dont la maison à la résidence d’Etat de Moretti servait de lieu de rencontre et d’affaires pour de nombreux responsables de l’Etat.

Madame Maya connaissait tous les walis, les ministres et les patrons de nombreuses institutions de la République, mais aussi le secrétaire particulier du Président déchu, qui lui permettaient de régler ses affaires et celles de ses amis et proches qui la sollicitaient en contrepartie de services rendus ou d’argent. D’ailleurs, lors de la perquisition effectuée à son domicile, les officiers de la police judiciaire ont trouvé d’importantes sommes en devises et en dinars, ainsi que plus de 17 kg de bijoux en or.

Il faut dire que l’enquête a abouti à l’arrestation d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles l’ex-patron de la police Abdelghani Hamel, Mohamed Ghazi et son fils, Abdelghani Zaalane… Toutes les personnes ont été inculpées et placées en détention, à l’exception des anciens ministres Abdelghani Zaalane (Travaux publics) et Mohamed Ghazi (Travail et Sécurité sociale), déférés devant la Cour suprême en tant qu’anciens walis pour avoir octroyé des assiettes foncières et des biens immobiliers à la principale accusée et à ses proches, dans les wilayas de Chlef et d’Oran.

Dimanche dernier, les deux ex-responsables ont été auditionnés par le juge d’instruction. Le premier a été placé sous mandat de dépôt pour «dilapidation de deniers publics», «utilisation illicite en sa faveur ou en faveur d’une tierce personne ou entité de biens publics» et «abus de fonction par un fonctionnaire public dans le cadre de l’exercice de ses fonctions, en violation des dispositions législatives et règlementaires pour l’obtention d’avantages indus en faveur d’une personne ou d’une entité» en ce qui concerne l’ancien directeur de campagne électorale du 5e mandat du président déchu, pour avoir sollicité ou accepté directement ou indirectement un «avantage indu, soit pour lui-même ou pour une autre personne ou entité afin qu’il accomplisse ou s’abstienne d’accomplir un acte relevant de ses fonctions», «dilapidation de deniers publics», «utilisation illicite en sa faveur ou en faveur d’une tierce personne ou entité de biens publics et «abus de fonction».

A signaler que Abdelghani Zaalane a été inculpé et placé sous contrôle judiciaire par la Cour suprême dans de nombreuses affaires. Mais c’est Madame Maya qui a fini par l’entraîner en prison. Promu wali d’Oum El Bouaghi en 2006, à l’âge de 43 ans, puis il est muté à Béchar et en octobre 2014 en tant que wali d’Oran, où il officie jusqu’au mois de mai 2017, date à laquelle il est hissé au rang de ministre des Travaux publics.

En 2019, alors que la rue gronde contre le 5e mandat, Zaalane est nommé directeur de campagne électorale du Président déchu. Il se charge de déposer en personne le dossier du président-candidat au siège du Conseil constitutionnel, avec, comme il l’avait affirmé, «plus de 5 millions de signatures» que la majorité des Algériens ont contestées. Dans l’affaire Madame Maya, qui lui a été présentée par un haut fonctionnaire de l’Etat, il aurait rendu service à celle-ci en lui accordant à Oran, des «biens» auxquels elle n’ouvrait pas droit.

Passe-droits et privilèges

Pour Mohamed Ghazi, tout portait à croire que son nom allait être mêlé à celui de ses collègues de l’ancien gouvernement, poursuivis en raison des nombreux rapports liés à sa gestion au ministère du Travail, où nombre d’hommes qu’il avait placés viennent d’être limogés. Ces vingt dernières années, il a eu un parcours des plus controversés qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive. En 1999, il faisait partie des 22 walis radiés par Abdelaziz Bouteflika, dès son intronisation à la tête d’El Mouradia.

Dans un communiqué, il avait expliqué «la rigueur morale et le mérite doivent être les paramètres exclusifs pour y accéder ou s’y maintenir (…) Ces premières mesures ne sont qu’un premier étalon de ce qu’exige la réintégration dans les institutions et administrations de l’Etat des critères d’engagement, de compétence et d’intégrité de plus en plus précis et de plus en plus clairs. Il n’y aura plus de domestication possible de l’Etat et de la société pour des intérêts propres». Deux ans plus tard, en 2001, Mohamed Ghazi est réhabilité puis nommé à la tête de la wilaya de Chlef où il y reste durant huit longues années.

Sa gestion et ses passe-droits suscitent des émeutes dans plusieurs communes de la wilaya. Après plusieurs jours de violence dans la ville, les manifestants ont encerclé la résidence de Ghazi et tenté d’y pénétrer, n’était l’intervention des gendarmes qui l’ont évacué vers un lieu sûr jusqu’à ce que la situation se stabilise.
Alors que tout le monde s’attend à sa fin de mission, Ghazi est muté, en 2008, à Annaba.

Accueilli par des manifestations citoyennes, il tente de redorer son blason avec le programme de logement et les affectations foncières. Mais dans la foulée, ce sont ses proches et membres de sa famille qui sont cités parmi les bénéficiaires. L’été 2013 a été éprouvant pour Ghazi, qui a dû affronter des manifestations dans plusieurs régions, notamment dans le grand pôle industriel d’El Hadjar.

Dès la rentrée sociale, il est hissé au rang de ministre de la Réforme du service public, jusqu’en 2014, puis du Travail et de la Sécurité sociale, jusqu’en 2017. Alors que tout portait à croire que c’est sa gestion au niveau des wilayas de Chlef et Annaba et à la tête des deux ministères qi’il a eu à diriger, qui allait l’entraîner vers le tribunal, c’est l’affaire Madame Maya (arrêtée) qui vient de le mener tout droit vers la prison, au même titre que son fils. L’affaire est en instruction au tribunal de Chéraga et n’a, jusqu’à l’heure actuelle pas livré tous ses secrets ni les noms des personnes impliquées.