Détenus d’opinion : L’indignation des avocats

Hocine Lamriben, El Watan, 05 août 2019

Les déclarations controversées du chef d’état-major au sujet des manifestants ou personnalités nationales arrêtés et poursuivis dans le cadre du hirak suscitent l’indignation des avocats. «En affirmant qu’il n’y a pas de détenus d’opinion, le chef d’état-major contredit les engagements du chef de l’Etat au sujet des mesures d’apaisement. Le discours de Gaïd Salah ne présage rien de bon», a dénoncé Abderrahmane Salah, membre du collectif de défense des détenus porteurs de l’emblème amazigh, joint hier par téléphone.

Dans son dernier discours, Gaïd Salah a rejeté les conditions posées au pouvoir par le panel de dialogue chargé de mener des consultations sur les modalités de la future élection présidentielle, alors que le chef de l’Etat avait fait part de sa disponibilité à étudier les mesures d’apaisement, dont la libération des détenus, finalement abandonnées par le panel de dialogue.

Concernant «l’appel à la libération des détenus, qualifiés à tort de prisonniers d’opinion (…), seule la justice est souveraine» et «il n’est permis à quiconque d’interférer dans son travail et ses prérogatives ou tenter d’influer sur ses décisions», avait martelé le chef d’état-major. «Les poursuites engagées n’ont aucune base légale. Les porteurs de l’emblème amazigh sont des détenus d’opinion», a insisté Abderrahmane Salah.

Celui-ci a pointé du doigt la «contradiction» entre des poursuites judiciaires contre des manifestants pour «atteinte à l’unité nationale», alors que la Constitution reconnaît tamazight comme langue officielle et nationale.

Interpellés après la consigne donnée par le général Ahmed Gaïd Salah de ne tolérer aucun autre drapeau que «l’emblème national», plusieurs porteurs de l’emblème amazigh ont été poursuivis pour «atteinte à l’unité nationale», un délit pour lequel ils encourent dix ans d’emprisonnement. Ces arrestations, opérées depuis le 21 juin, ont provoqué un élan de solidarité et suscité la colère d’une partie de la société civile, des responsables politiques de l’opposition et des leaders syndicaux.

Pour sa part, Abdelghani Badi, membre du collectif de défense du moudjahid et militant politique Lakhdar Bouregaâ, a estimé que le régime, depuis 1962, n’a jamais reconnu le caractère des détentions politiques. «Celui qui est emprisonné pour avoir exprimé une opinion politique est considéré comme un détenu d’opinion. Lakhdar Bouregaâ est considéré non seulement comme un détenu d’opinion mais aussi comme un détenu politique au regard des conventions internationales», a-t-il affirmé, en fustigeant l’influence exercée par Gaïd Salah sur la justice, notamment dans l’affaire des porteurs de l’emblème amazigh.

Par ailleurs, le Collectif des avocats pour le changement et la dignité, en charge des dossiers des «détenus d’opinion», s’est «indigné» des propos «irresponsables et irréfléchis» tenus par l’avocate Benbraham Fatma-Zohra. «Cette dernière, par ignorance ou en chargée de mission, prétend que les détenus arrêtés entre les 21, 28 et 30 juin pour port du drapeau amazigh et pour des opinions politiques, sont arrêtés pour vol, agression et harcèlements», a dénoncé le collectif dans un communiqué. «Nous infirmons, et ce, en connaissance de cause, toutes les informations données par cette avocate qui, n’étant pas constituée, ne peut parler du contenu des dossiers. Le Collectif d’avocats pour le changement et la dignité est solidaire avec les familles des détenus d’opinion pour les dommages moraux dont ils font objet», a conclu le communiqué.