L’ombre de Hamel

Affaire des trois walis de Tipasa poursuivis en justice

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 30 juillet 2019
 
Le scandale des terres agricoles, qui sévit depuis de longues années au niveau de Tipasa a, donc, fini par rattraper les trois anciens walis de cette localité, aujourd’hui officiellement poursuivis par la Cour suprême dans une affaire où se trouvent principalement accusés l’ancien patron de la DGSN et ses fils.
Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Abdelghani Hamel et ses deux fils ont été, en effet, inculpés et mis sous mandat de dépôt sur la base de chefs d’inculpation essentiellement liés aux avantages qu’ils s’étaient octroyés dans le foncier. Les premiers faits enregistrés remontent à la période allant de 2011 à 2015.
Mustapha Layadi, un wali qui se taillera par la suite une triste notoriété parmi les Algériens, est alors en poste à la tête d’une wilaya où circulent de grosses rumeurs faisant état de l’existence d’une véritable mafia du foncier. Des détournements de terre agricoles au profit des puissants du moment, de leur progéniture ou d’entrepreneurs proches de ces cercles sont évoqués avec insistance et font aussi l’objet de dénonciations par voie de presse. Il se dit en particulier que les fils Hamel, dont le père a été nommé en 2010 à la tête de la DGSN, convoitent une assiette foncière d’une superficie importante.
La confusion en cours dans le pays où prolifèrent, désormais, ouvertement les affaires d’une oligarchie venue se greffer dans le monde de la politique, ouvre une porte plus grande au trafic qui s’opérait. Mustapha Layadi est aussi en poste au moment où sévit à Tipasa l’un des plus gros réseaux chargé d’escroquer de malheureuses victimes en procédant à de fausses ventes de terrains accompagnées de la délivrance de vrais actes de propriété mais à caractère nul (voir ci après). Les réseaux de ce genre se développent, gangrènent toute une wilaya, désormais, sous la coupe d’une mafia intouchable.
Après quatre années d’exercice, Layadi quitte Tipasa. Il est d’abord muté à Médéa, puis à Blida où il provoque la colère des citoyens en s’adressant à une malade atteinte de choléra derrière une porte en fer qu’il lui demande de ne pas franchir. La vidéo fait le tour des réseaux sociaux. Le malaise qui couve au sein de la société effraie le régime de Bouteflika qui décide sa fin de fonction.
Un nouveau wali est désigné à la tête de la wilaya de Tipasa. Dès son arrivée, en 2016, Abdelkader Kadi signe officiellement l’attribution d’une assiette foncière de 14 000 m2 à une société gérée par les fils Hamel. A la même époque, des attributions du même genre sont établies aux noms de plusieurs enfants de hauts responsables.
Les fils de Zaâlane et de l’ancien ministre du Travail, Mohamed Ghazi, feraient partie du lot. Ils bénéficient de la couverture de leur père mais aussi des anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal. Ce n’est pas tout.
Profitant de la position de leur père, les fils Hamel opèrent des affaires similaires dans la daïra de Koléa où ils parviennent à acquérir un terrain agricole pour un projet d’investissement flou. A Tipasa, Mustapha Layadi puis son successeur, Abdelkader Kadi approuvaient et laissaient faire en consentant notamment à l’établissement de fausses déclarations, ôtant le caractère agricole à des terrains afin que ces derniers puissent être attribués à la progéniture des membres du gouvernement et de hauts responsables. 2017 arrive, en haut lieu, des guerres de clans, d’intérêts liés notamment à la succession d’un Président que l’on dit à bout de souffle, commencent à apparaître.
Abdelghani Hamel est soupçonné d’être animé d’ambitions démesurées qui le laissent déjà se comporter comme un futur chef d’Etat. Le fait est perçu d’un mauvais œil par le clan au pouvoir. On dit que certains projettent de lui couper l’herbe sous les pieds. Au même moment, certains organes de presse, dont le quotidien El Watan, publient une enquête informant l’opinion que l’attribution des 14 000 m2 attribués aux fils Hamel a été annulée sur décision des Domaines. Dès son arrivée, Moussa Ghellaï, le nouveau wali de Tipasa se charge cependant de signer sa réattribution.
Dans le pays, la situation n’est plus ce qu’elle était. La colère mais aussi un sentiment de ras-le-bol se fait sentir. La gendarmerie déclenche une enquête qui frappe le réseau de trafic du foncier au cœur à Tipasa. Les résultats sont communiqués à l’opinion qui apprend avec stupeur l’ampleur du phénomène. Le texte fait savoir que le groupe incriminé «vendait des parcelles de terrain avec de faux papiers en exigeant des acheteurs d’édifier des constructions selon un cahier des charges défini. Plus de 200 actes nuls de transfert de propriété ont été ainsi établis». Plus d’une soixantaine de personnes ont été présentées devant le tribunal de Tipasa pour «escroquerie, atteintes aux biens fonciers, déforestation, construction sans autorisation et faux et usage de faux de documents officiels».
Le coup est parti. Les enquêtes s’étendent et finissent par cibler Hamel et ses enfants. Le patron de la DGSN vient alors d’être limogé après des déclarations incendiaires liées à l’affaire des 701 kilos de cocaïne découverts au port d’Oran. En avril dernier, il est officiellement convoqué par le tribunal de Tipasa. Il arrive en compagnie de l’un de ses fils (Mourad) auditionné dans l’affaire du terrain qu’il s’était octroyé. Les trois anciens walis de Tipasa, Mustapha Layadi, Abdelkader Kadi et Moussa Ghellaï sont auditionnés à plusieurs reprises entre avril et mai. Ils sont frappés d’ISTN (Interdiction de sortir du territoire national) et sont sommés de remettre leurs documents de voyage aux autorités compétentes.
Ce dimanche, le tribunal de Tipasa, doté d’une nouvelle présidente de cour depuis le limogeage de l’épouse du général Belkecir, a fait savoir que les dossiers des trois anciens responsables ont été officiellement transmis à la Cour suprême où ils seront prochainement entendus.
Le même communiqué a tenu à marquer la gravité des faits pour lesquels sont poursuivis ces anciens walis précisant qu’ils pourraient induire à leur inculpation de manière officielle.
A. C.