Tayeb Louh sous enquête et le général Belkecir dans le viseur de la justice : Les liaisons mafieuses

Salima Tlemcani, El Watan, 28 juillet 2019

La décision de confier l’enquête préliminaire sur «des faits de corruption» impliquant l’ex-ministre de la Justice, Tayeb Louh, à l’Ocplc (Office central de prévention et de lutte contre la corruption) annonçait, pour les plus avertis, la fin inéluctable de l’ex-patron de la Gendarmerie nationale, le général Ghali Belkecir.

Depuis le début de cette campagne de lutte contre la corruption, toutes les enquêtes ont été confiées aux services de recherche et d’investigation de la gendarmerie et c’est la première fois qu’un dossier est remis à l’Ocplc, que dirige Mokhtar Lakhdari. Le choix de cet organe de police judiciaire (où police, gendarmerie et armée sont représentées) n’est pas fortuit.

Ancien directeur des affaires pénales, Mokhtar Lakhdari a eu à gérer de gros dossiers, dont celui de Khalifa, avec les autorités britanniques, sous l’ère de Tayeb Belaïz, mais aussi ceux de Sonatrach 1 et 2, qui lui ont valu d’être mis en congés payés durant des années, sur décision de Tayeb Louh.

L’ex-garde des Sceaux est d’ailleurs convoqué demain pour être entendu par les enquêteurs de cet organe (qui a qualité de police judiciaire) sur, entre autres, le marché des bracelets électroniques, nous dit-on, mais aussi sur d’autres affaires qui le lient à son ami, le désormais ex-patron de la Gendarmerie nationale, le général Ghali Belkecir, celui-là même qui l’a entraîné dans sa chute. Entre les deux hommes, la relation dépasse largement le cadre professionnel. Les deux familles se connaissent et s’échangent les visites de courtoisie.

Dès son installation en tant que ministre de la Justice, en 2013, Tayeb Louh a promu Mme Belkecir, de son nom de jeune fille Fatiha Boukhers, au poste de présidente de la cour de Tipasa, dont les décisions ont souvent suscité les plus vives critiques auprès de ses collègues, mais aussi des justiciables qui n’ont eu de cesse de saisir la chancellerie, en vain.

Durant les derniers rassemblements des magistrats en solidarité avec le mouvement de protestation populaire, elle a menacé ses pairs de représailles, suscitant la colère du Club des magistrats libres, à l’origine de ces manifestations. Mais elle a continué à avoir la protection de la chancellerie, malgré le départ de Tayeb Louh. Profitant des changements opérés à la tête du parquet général d’Alger et de la Cour suprême, en juin dernier, le ministère de la Justice a annoncé sa mise de fin de fonction.

Or, il s’avère que Mme Belkecir a bénéficié d’une mise en disponibilité, qu’elle avait demandée pour «des raisons personnelles», et qui est entrée en vigueur le 30 juin 2019. Droit ou privilège, on n’en sait rien. Il est cependant certain que pour les postes spécifiques, comme ceux des chefs de cour, la mise en disponibilité pour «des raisons personnelles» est exceptionnelle. En tout état de cause, sa situation était prévisible en raison des problèmes auxquels son mari, le patron de la gendarmerie, le général Ghali Belkecir, faisait face.

L’homme qui avait creusé la tombe d’Ahmed Boustila

Tout comme elle, en quelques années, il a bénéficié de promotions fulgurantes. Vers la fin de 2015, après l’affaire du rapt du jeune Yarichane (à Dély Ibrahim, à Alger), dans laquelle était impliqué le grand trafiquant de drogue Saïd Yousfi, connu sous le sobriquet de «Saïd l’émigré», évadé d’une prison française et rentré au pays alors qu’il faisait l’objet de plusieurs mandats d’arrêt internationaux, le commandant du groupement d’Alger est vite promu au poste régional de Blida.

Sa relation suspicieuse avec le richissime père de Yarichane, concessionnaire d’automobiles de luxe, domicilié à Dély Ibrahim, et les milieux d’affaires n’est un secret pour personne. Plus d’une année après cette affaire que Tayeb Louh lui avait confiée, alors qu’elle relevait des prérogatives de la police (zone urbaine), Belkecir est promu général et hissé au poste de chef d’état-major du commandement de la Gendarmerie nationale. Belkecir se retrouve ainsi au cœur même du dispositif.

Ce qui lui permet d’avoir l’œil sur tout et d’intervenir tantôt pour classer des dossiers compromettants, tantôt pour les mettre à la disposition de la justice et neutraliser ainsi des personnes ou personnalités gênantes. Comme il a réussi à creuser la tombe de feu Boustila, en remettant – en tant que commandant du groupement d’Alger – un rapport accablant sur ses affaires, il fait de même pour le général-major Menad Nouba, son successeur, débarqué du commandement de la Gendarmerie nationale, en juillet 2018, après les déclarations de Abdelghani Hamel, alors Directeur général de la Sûreté nationale, à propos de l’affaire des 701 kg de cocaïne.

A la tête de ce corps d’élite, le général Belkecir est chargé de mener la guerre aux internautes, à travers la brigade de recherche et d’investigation que dirigeait alors le colonel Mourad Zeghdoudi, un de ses proches collaborateurs et homme de confiance.

En s’assurant la confiance du ministre de la Justice, Tayeb Louh, d’un côté, et celle du chef de l’état-major de l’Anp et vice-ministre de la Défense nationale, de l’autre, le général Belkecir se retrouve avec les pleins pouvoirs. Il va cristalliser toute la colère de ceux qui se sont retrouvés en prison à la suite d’enquêtes souvent bâclées ou orientées. Ses relations avec les hommes d’affaires et les milieux suspicieux et l’implication de son épouse dans une campagne contre le Club des magistrats libres, le mettent au-devant de la scène médiatique sans pour autant l’inquiéter.

C’est à lui que sont d’ailleurs confiées toutes les enquêtes sur la corruption ouvertes à la faveur du mouvement de protestation populaire. Mais l’arrestation et l’incarcération de son directeur de la brigade de recherche et d’investigation, le colonel Mourad Zeghdoudi, va annoncer sa chute.

Par l’inculpation et la détention de ce dernier, le général Belkecir a perdu son bras droit et son homme de confiance. Son épouse se retrouve au milieu d’une vague de protestation menée par les magistrats, qui l’accusent d’être «une privilégiée de la chancellerie, malgré le départ de Tayeb Louh, qui continuait de gérer son département de l’extérieur». Mme Belkecir dépose une demande de mise en disponibilité et s’offre un voyage à l’étranger, où ses frères ont acquis des biens, au cours de ces dernières années. Même si certains considèrent cette mesure comme «un privilège», d’autres y voient le début de la fin.

En effet, alors que pour toutes les affaires de corruption impliquant les membres du gouvernement c’est le parquet général d’Alger qui en chargé et après enquête préliminaire de la brigade de la gendarmerie, pour le cas de Tayeb Louh, c’est le parquet de Sidi M’hamed qui a annoncé, dans un communiqué, avoir confié à l’Office central de lutte contre la corruption les investigations sur des faits liés justement à la corruption.

Pour les plus avertis, ce communiqué est annonciateur de la fin du général Belkecir. Moins de 48 heures après, ce dernier est débarqué de son poste, et c’est son chef d’état-major (qui l’avait remplacé comme régional à Blida) qui lui succède.

Dans sa chute brutale, l’ex-patron de la gendarmerie a entraîné avec lui l’ex-garde des Sceaux, Tayeb Louh, auquel il était très lié. L’enquête sur les «faits de corruption», que l’Office a déjà entamée en convoquant l’ex-ministre de la Justice, risque de l’éclabousser lui aussi, dans les jours à venir.

Mais au-delà de ce que pourraient mettre en lumière les enquêteurs de l’Office, la responsabilité politique et judiciaire sur tout ce qui s’est passé durant le 4e mandat du Président déchu, notamment toutes ces affaires de corruption actuellement en justice, incombe en premier lieu à l’ex-garde des Sceaux, nommé à ce poste en septembre 2013, après la longue hospitalisation de Bouteflika, dans un hôpital militaire à Val-de-Grâce, en France.

Il avait succédé à Mohamed Charfi, limogé pour avoir soutenu la mise en branle de l’article (devenu 102 et qui évoque la fin de mandat du Président pour cause de maladie) et aussi le lancement des mandats d’arrêt internationaux contre Chakib Khelil, l’ex-ministre de l’Energie, et des membres de sa famille. Aujourd’hui, aussi bien Tayeb Louh que le général Belkecir sont sur la voie d’une poursuite judiciaire.