Nacer Djabi (sociologue) : « Il y a un consensus sur les conditions qui doivent être garanties avant d’entamer le dialogue »

Younès Djama, TSA, 19 Juillet 2019

Nacer Djabi est sociologue. Il fait partie du panel proposé par le Forum civil pour le changement (FCC) pour mener le dialogue politique pour une sortie de crise.

Le dialogue est-il devenu inévitable ?

Il faut que les Algériens se convainquent qu’au bout du compte nous irons vers le dialogue. Nous ne sommes pas dans un processus révolutionnaire où il est question de mettre un terme à l’État. Nous sommes plutôt dans une logique réformiste, évolutive. Les Algériens et le Hirak ont beaucoup bénéficié de l’expérience qui a eu pour théâtre les pays arabes. L’une des leçons est qu’il faut à un certain moment aller vers la négociation.

Le principe même de la négociation fait qu’il arrive un moment où on se met à table et on négocie sur les réformes que réclame le peuple. Quels sont les noms qui peuvent conduire le dialogue ? Tout cela apparaîtra plus tard. On doit d’abord se mettre d’accord sur le principe. Aussi, sommes-nous dans un processus révolutionnaire où on casse tout et on remet le compteur à zéro ou bien on réforme ce qu’il y a ? Même si le Hirak est fort et qu’il y a un très grand mouvement populaire qui est présent et qui a changé les rapports de forces, il reste que nous ne sommes pas dans un schéma révolutionnaire où il est question de tout remettre à plat.

Quelles sont les conditions du dialogue et de médiation ? Et comment faire pour qu’elles soient garanties ?

Moi je pense qu’il y a actuellement un quasi consensus sur les conditions qui doivent être garanties avant d’entamer un dialogue avec le pouvoir. Ces conditions sont la non négociation avec des figures qui sont rejetées par le peuple; on ne peut pas négocier avec un régime alors que des jeunes sont en prison; on ne peut pas non plus débattre alors que le système ne cesse de nous insulter et nous menace à travers ses médias publics. Il y a aujourd’hui une unanimité sur ces conditions. Cela s’est vérifié lors de la réunion du 26 juin du Pôle démocratique et la conférence du 6 juillet (conférence de l’opposition), et la réunion du 15 juin de la société civile. Certains considèrent ces conditions comme des « mesures d’apaisement ». Une manière pour le système de faire preuve de bonne volonté et qu’il veut réellement aller vers le dialogue. Il faut signaler que le pouvoir n’a pas la culture du dialogue. Il y un autre problème lié au manque de confiance qu’a le peuple vis-à-vis du pouvoir. Pour la recouvrer, il s’agit de traduire les paroles en actes concrets.

Si toutes ces conditions sont réunies il va falloir aller vers le dialogue. Le pouvoir, convaincu que le peuple refuse de négocier avec lui, a proposé cette idée de panel national pour le dialogue. J’ai dit à M. Arar que j’étais d’accord sur le principe pour le dialogue et que tôt ou tard on ira dans cette direction. Mais j’ai précisé que je ne pouvais passer outre les conditions et préalables fixés par le Hirak, par l’opposition et la société civile. Celui qui ose sortir de ce consensus sur les préalables du dialogue ne fera que griller ses cartes auprès de l’opinion nationale. Il y a aussi une pédagogie du dialogue que nous devons assimiler comme apprendre à s’écouter mutuellement, et ne pas s’invectiver les uns les autres.

Pensez-vous qu’il y aura d’autres initiatives de proposition de dialogue dans les prochains jours ?

Je crois qu’il y aura d’autres initiatives et des contacts. M. Arar ne monopolise pas. Il y aura d’autres listes, d’autres noms. La liste proposée par le Forum civil pour le changement n’est qu’une proposition et elle n’est pas définitive. Cette liste comporte des noms très intéressants si tant est qu’ils aient donné leur accord, comme Taleb Ibrahimi, Hamrouche, Bouchachi et le jeune Benattia. On aurait aimé qu’il y ait plus de femmes et qu’il y ait davantage de jeunes. Il ne faut pas non plus qu’on donne l’impression qu’il s’agit d’un dialogue « Algéro-algérois » il faut s’ouvrir sur les autres wilayas, prévoir qu’il y ait plus de places pour les femmes et les jeunes.

La multiplication des initiatives est-elle de nature à faire émerger une liste nationale sur laquelle le consensus sera fait ?

Il y a des contacts qui sont déjà entrepris en coulisses, et au final je pense qu’il y aura une forme de filtrage qui aboutira à une liste nationale la plus large possible, mais toujours avec les conditions dont j’ai parlé.
La marche de ce 22e vendredi est aussi décisive. Le Hirak risque-t-il d’être perturbé par la multiplication des initiatives ?

Personnellement je ne crains pas pour le Hirak parce que le peuple algérien, depuis le 22 février, est déterminé et si le pouvoir ou les personnalités politiques n’arrivent pas à comprendre cela, c’est qu’ils sont dans le tort. De plus, le Hirak ne doit pas s’arrêter, y compris dans le cas où le dialogue est enclenché. Et même durant les élections et l’élection du nouveau président, le Hirak ne doit pas s’arrêter. Notre salut est dans le Hirak, dans la mobilisation populaire qui doit continuer quels que soient les développements à venir. C’est la citoyenneté algérienne qui s’exprime à travers ce Hirak. Je pense que la dynamique doit se poursuivre en tous cas.

Que pensez-vous du musellement des médias en Algérie ?

En affaiblissant les journaux et les chaines TV, on laisse les Algériens à la merci des chaines étrangères. Il faut ouvrir les médias (radios et télés, journaux), ces excellents canaux qui vont aider à régler nos problèmes de manière pacifique, paisible et consensuelle.