L’heure de vérité

El Watan, 09 juillet 2019

Ce 9 juillet mérite bien une halte. Il clôt un cycle entamé avec l’acte politique suicidaire du 5e mandat, poursuivi par une tentative désespérée d’extension du quatrième mandat et achevé avec l’échec de l’organisation unilatérale du scrutin présidentiel devant pourvoir à la vacance du pouvoir née de la démission du président de la République.

Ce 9 juillet aurait donc pu être la date d’une nouvelle naissance pour un régime politique décrié mais régénéré. Pourtant, ce que cette date annonce, aujourd’hui, c’est sa déchéance inéluctable et sa fin inscrite dans le sens de l’Histoire, qui n’autorise pas de retour en arrière. La halte dont il s’agit en ce 9 juillet, nous la devons, avant tout, à nous-mêmes pour faire œuvre d’introspection collective en prenant la juste mesure des acquis et en nous préparant, au mieux, à ce qui reste à acquérir.

Mais cette halte nous la devons, aussi, à ceux qui viendront après nous et qui auront à dire si nous avons été capables de transformer une occasion en chance, un rendez-vous inattendu en promesse d’avenir et un ras-le-bol généralisé en une ambition nationale rassembleuse. Les flambées de passion, les émotions à vif et les défoulements pour vider les trop-pleins de toutes sortes ne font pas un projet national. Ce qui fait un projet national, c’est la solidité d’une vision, c’est la rigueur des objectifs, c’est la lucidité du choix des moyens de les atteindre et c’est le réalisme qui commande de savoir faire les pas qui comptent.

Il ne sera jamais assez dit que sans la révolution démocratique pacifique en marche dans notre pays, le cinquième mandat n’aurait été qu’une formalité pour les adulateurs des temps modernes, comme l’a été pour eux le quatrième mandat. Ce cinquième mandat aurait consacré une continuité dévastatrice comme notre pays n’en a jamais connu.

Le pouvoir à vie se serait accordé un autre sursis. Le culte de l’homme providentiel se serait inventé d’autres formes, d’autres manifestations et d’autres rituels. Les forces extra-constitutionnelles, après avoir crié victoire, se seraient affairées à préparer le pays à un surcroît d’arrogance, de mépris et d’humiliation. Le partenariat stratégique établi entre la criminalité politique et la criminalité économique et financière aurait été comblé au-delà de ses attentes, au vu des horizons inespérés qui lui ouvraient cinq autres longues années. La désertification politique du pays se serait poursuivie sans accrocs et sans inhibitions. Sa ruine économique aurait continué sa descente tragique vers les abysses. La société se serait résignée à entrer dans un nouveau cycle de misère, de précarité et de désespoir, semblable à ceux qu’elle a connu et subi depuis vingt ans. Et parmi les nations, l’Algérie aurait continué à être cet objet de dérision ou de commisération.

Ce 9 juillet marque symboliquement la sortie du cauchemar. En faisant échec au 5e mandat, puis à l’extension du 4e pour finir par rendre sans objet l’application mécanique de l’article 102 de la Constitution, la révolution démocratique pacifique a donné un coup d’arrêt à l’engrenage fatal qui menaçait d’emporter l’Etat national lui-même. C’est son mérite exclusif, que nul ne songe à lui disputer, et c’est son grand titre de gloire qu’honoreront, à n’en point douter, beaucoup de générations à venir.

Aujourd’hui, l’enjeu majeur pour cette révolution est de savoir quoi faire de sa victoire. En effet, cette révolution a déjà redonné au peuple sa fierté. Elle a insufflé dans la nation un souffle puissant d’unité, d’harmonie et de cohésion. Elle a semé dans la société les germes inaltérables du changement et du renouveau. La vision que porte cette révolution est d’une clarté absolue, c’est celle d’une Algérie vivant à l’unisson avec les exigences de son siècle, c’est-à-dire une Algérie démocratique et moderne. Les objectifs de cette révolution ne sont atteints d’aucune équivoque et concernent l’édification d’un Etat de droit où la souveraineté populaire tiendrait toute sa place, où la citoyenneté ne serait plus qu’un autre concept trompeur et où les droits et les libertés individuels et collectifs seraient respectés, protégés et garantis de manière intransgressible.

Voilà le socle commun qui nous rassemble et c’est lui qui importe le plus. Le reste, tout le reste n’est qu’une affaire de priorités à hiérarchiser, de choix des moyens à se donner pour les atteindre et de meilleure voie à emprunter pour leur réalisation, c’est-à-dire la voie la moins longue, la moins risquée et la moins coûteuse.

C’est sur le choix de cette voie-là qu’apparaissent aujourd’hui les lignes de clivage les plus profondes et les points de divergences les plus forts. Pour aussi profondes et fortes que soient ces différences, elles ne relèvent pas du fond et de la substance, mais du choix du moment et d’un ordre de priorité à établir. L’objectif global de changement de régime, de même que la phase de transition devant y conduire et la nécessité d’une nouvelle Constitution devant servir à son encadrement, font, de fait, l’objet d’un véritable consensus national.

Ce qui fait encore débat, c’est le choix du moment le plus propice et le plus opportun pour l’ouverture de l’ensemble de ces chantiers dont l’extrême sensibilité et la grande complexité n’échappent à personne.

L’ouverture de ces chantiers exige un mandat du peuple authentique et irrécusable. Sans un Président légitime et sans un gouvernement qui serait l’émanation d’une volonté populaire exprimée sans craintes et sans contraintes, l’ouverture précipitée de ces chantiers relèverait du saut vers l’inconnu et participerait, en plus imagé, au navire que l’on veut mener à bon port sans personne aux commandes.

Dire que l’organisation des élections présidentielles représente la voie la moins longue, la moins risquée et la moins coûteuse pour le pays, ce n’est absolument pas nier le caractère impératif du changement de régime politique, de l’organisation d’une transition démocratique et de l’élaboration d’une nouvelle Constitution pour un Etat de droit. Bien au contraire, c’est leur préparer le terrain le plus favorable et c’est réunir à leur avantage toutes les conditions indispensables à leur réalisation et à leur réussite.

Nul ne doute que le prochain mandat présidentiel sera un mandat de transition plein et entier. Et c’est dans ce cadre-là que se trouve la place naturelle de la transition démocratique, de la nouvelle Constitution et de l’objectif global de changement de régime politique.

Une occasion historique s’offre à nous tous, sans distinction d’obédience idéologique, de vision politique ou de choix tactique, de faire des prochaines élections présidentielles autre chose qu’un autre faux-fuyant, un autre sursis accordé à un régime politique en voie de déchéance ou un semblant de changement sans le changement.

Le forum national pour le dialogue s’inscrit dans la nouvelle trajectoire historique imposée par la révolution démocratique pacifique en marche dans notre pays. Il s’est positionné en son sein pour aider à la satisfaction de ses attentes et de ses demandes justes et légitimes.

Il a fait le pari du changement ordonné, serein et apaisé. Ce forum n’est pas un camp opposé à un autre. Il n’est pas porteur d’une vision irréductiblement opposée à une autre dont elle veut avoir raison. Il ne réclame pas la paternité d’une solution miracle, tant il est vrai que la solution durable et définitive à la crise actuelle ne saurait provenir que d’un grand dialogue national autour d’un grand compromis national.

Le forum national pour le dialogue s’appuie sur quelques évidences pour poser les fondements d’une sortie de crise qui reste à notre portée.

Parmi ces évidences, il y a d’abord la grave crise politique qui entame le cinquième mois de son existence et dont le pays ne peut indéfiniment supporter les coûts politiques, sécuritaires, économiques et sociaux.

Parmi ces évidences, il y a aussi le fait qu’une crise qui dure s’expose aux dérives et aux dérapages toujours possibles et rend plus compliquées et plus complexes les conditions de son règlement.

Parmi ces évidences, il y a en outre le fait que les objectifs du changement et du renouveau à atteindre font l’objet d’un véritable consensus national et que les seules hypothèques qui restent à leur concrétisation concernent la voie et les moyens de leur réalisation effective et inaltérée.

Parmi ces évidences, il y a, enfin, la conviction qu’un grand dialogue national peut aider à surmonter l’impasse actuelle en réduisant les clivages au profit des rapprochements et en ramenant les divergences à leur juste dimension par rapport aux convergences dominantes, dont l’attachement aux intérêts vitaux du pays n’est susceptible d’aucun doute.

En partant du constat de ces évidences, la contribution du forum national pour le dialogue a pris la forme de la proposition d’une plateforme politico-constitutionnelle pouvant aider à surmonter l’impasse de même nature à laquelle le pays est actuellement confronté. Dans cette plateforme, l’organisation d’une élection présidentielle n’est pas une fin en soi, elle n’est qu’un moyen de surmonter une impasse à propos de laquelle les passions semblent dominer la raison. L’organisation d’une élection présidentielle n’est pas non plus la fin d’un parcours, mais son commencement, devant ouvrir les perspectives au grand chantier du changement de régime exigé et attendu par notre peuple.

Enfin, l’organisation d’une élection présidentielle perdrait beaucoup de son sens et de sa raison d’être si le prochain quinquennat n’était pas conçu comme un mandat de transition et s’il ne s’inscrivait pas dans la logique de la transition démocratique avec toutes ses exigences.

Ce 9 juillet marque la fin d’une ère et l’avènement d’une autre.

Par Ali Benflis , Président de Talaie El Hourriyet