Me Ouicha Bekhti. Membre du Réseau contre la répression et les libertés démocratiques : «Le discours du chef d’état-major de l’ANP n’est pas une loi à appliquer»

Salima Tlemcani, El Watan, 09 juillet 2019

Membre du Réseau contre la répression et pour les libertés démocratiques, Me Ouicha Bekhti, avec d’autres avocats, depuis des mois défend les manifestants devant les tribunaux. Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, elle revient sur les conditions dans lesquelles une soixantaine de manifestants se sont retrouvés devant le juge, puis à la prison.

Pour elle, «dans toutes ces affaires, il n’y a pas de délit. Les magistrats sont allés chercher l’article 79 du code pénal, qui évoque l’atteinte à l’unité nationale par ‘‘tous les moyens’’, pour inscrire le port du drapeau comme étant l’un de ces moyens».

Depuis quelque temps, de nombreuses arrestations suivies de présentation devant le juge et mise en détention se sont multipliées. Comment expliquer une telle situation après de nombreuses marches sans incident ?

Les arrestations ont commencé le vendredi 21 juin, après le discours du vice-ministre de la Défense nationale et chef d’état-major de l’Anp, Ahmed Gaïd Salah, prononcé deux ou trois jours avant. Il avait mis en garde ceux qui hisseraient des drapeaux autres que l’emblème national.

Uniquement à Alger ?

En tout cas, ailleurs il y a eu des interpellations seulement. Il n’y pas eu de poursuites et encore moins d’incarcération. Le 21 juin, il y a eu l’arrestation d’un groupe de 16 manifestants, déférés devant le tribunal le 23 juin, puis placés en détention pour avoir porté le drapeau amazigh. Vendredi 30 juin, il y en a eu d’autres, à peu près 16, également placés sous mandat de dépôt deux jours après pour les mêmes motifs. Il y a eu de tout. Un vendeur de drapeaux, chômeur de son état qui fait vivre sa famille. Sur son étal, il y avait tous les drapeaux et il ne savait même pas pourquoi il a été arrêté. Il y avait aussi un Palestinien sorti marcher avec ses amis, et un autre jeune manifestant qui était très affecté au point d’en pleurer pour le fait d’être accusé d’avoir porté atteinte à l’unité nationale…

Y a-t-il un article de loi qui dicte clairement qu’il est interdit de porter un autre drapeau que l’emblème national ?

Il n’y a aucune disposition pénale qui le dit clairement. Je défie quiconque de trouver un seul article dans le code pénal interdisant le port d’un autre drapeau. Les magistrats citent l’article 79 qui prévoit la prison contre toute personne qui tente, par n’importe quel moyen, de porter atteinte à l’unité nationale. Ils ont considéré que le drapeau amazigh fait partie de ces moyens, par lequel les manifestants ont tenté de porter atteinte à l’unité nationale. Comme le délit n’existe pas, ils sont allés chercher un article qui prête à équivoque et où ils peuvent tout mettre dedans.

Y a-t-il eu mauvaise interprétation de la loi ou exécution d’instructions ?

Pour moi, il n’y a aucune disposition qui interdit le port d’un drapeau autre que l’emblème national. Les arrestations ont commencé après les déclarations du vice-ministre de la Défense. Le discours de ce dernier n’est pas un texte de loi. Bon nombre des manifestants arrêtés ne portaient pas le drapeau amazigh. Les policiers les ont trouvés dans leurs sacs après interpellation et fouille. Un des manifestants était dans un bus, lorsque les policiers sont montés à bord et trouvé, après la fouille de son sac à dos, le drapeau amazigh avec l’emblème national. Il a été placé en détention à El Harrach.

Un autre manifestant, de Béjaïa, a été interpellé, fouillé avant que le drapeau ne soit trouvé dans son sac. Il a été incarcéré. Il est important de préciser aussi, qu’aucun des détenus n’a reconnu avoir porté le drapeau amazigh dans le but de porter atteinte à l’unité nationale. Ils ont tous reconnu et défendu de manière acharnée leur appartenance à l’Algérie et son drapeau. D’ailleurs, il n’y avait pas un seul d’entre eux qui n’ait pas cité des noms de martyrs ou de moudjahidine faisant partie de sa famille. J’ai vu l’un d’eux pleurer, non pas parce qu’il a été mis en prison, mais parce que le juge lui a dit qu’il était poursuivi pour avoir porté atteinte à l’unité du pays.

Comment pouvez-vous assurer la défense de ces jeunes manifestants dans de telles conditions ?

C’est difficile, mais nous assumons notre rôle pleinement. Nous soulevons les incohérences, certains vices de procédure, mais il faut s’en remettre à la réalité. L’avocat est un être humain. Lorsque nous nous retrouvons devant de jeunes manifestants, nous pensons tout de suite à nos enfants. Lorsque vous êtes face à des chômeurs ou à des pères de famille qui ne comprennent pas pourquoi ils se retrouvent en prison, nous sommes renforcés dans notre conviction d’aller jusqu’au bout, malgré les obstacles.

Dimanche dernier, la chambre d’accusation a confirmé la détention de cinq manifestants. N’est-ce pas frustrant pour vous en tant qu’avocate ?

C’est sûr. Surtout qu’on avait vraiment l’espoir qu’ils soient relâchés. Mais, tout n’est pas perdu. Il y a encore d’autres voies de recours que nous utiliserons, en espérant que les détenus retrouveront leur liberté.

Pourquoi est-ce uniquement à Alger que les manifestants sont poursuivis pour le port du drapeau amazigh, alors qu’ils sont nombreux à le hisser dans d’autres wilayas sans être inquiétés ?

C’est vrai, une soixantaine de manifestants sont en prison à Alger. Mais il faut savoir que certains viennent d’autres wilayas, comme Tizi Ouzou, Béjaïa ou Tamanrasset, etc. Ils représentent donc le territoire national. Ailleurs, les manifestants sont interpellés mais pas poursuivis. Nous n’avons pas de réponse à cette situation.