Hommage à Mohamed Cherif Sahli

Djamel Sahli, El Watan, 07 juillet 2019

Introduction

Hasard de l’Histoire, Mohamed Cherif Sahli est décédé le 4 juillet 1989 et inhumé le 5 juillet 1989, jour de célébration de l’indépendance.

Comment peut-on être fier d’un pays sans mémoire ? Les grands hommes ont existé et existent encore et doivent avoir une place de choix dans nos cœurs et nos pensées. Honorons-les en les faisant connaître et renaître à notre jeunesse, à notre peuple, afin qu’il soit fier d’être Algérien.

Mohamed Cherif Sahli disait «qu’à travers l’Histoire de notre vieux pays, chaque fois que le malheur a voulu nous marquer de son sceau, nous avons toujours imprimé à notre destin le chemin de la résistance et celui de l’honneur : c’est ainsi que les appels de la patrie en danger, les messages que nous ont légués nos aînés, que nos grands-mères aimaient à nous conter le soir, au coin du feu sous forme de merveilleuses légendes ont toujours été, chez nous, de fières montagnes des Aurès, aux prestigieuses cimes de Kabylie, des valeureux sommets du Zaccar à ceux du Hoggar, de siècle en siècle, de génération en génération, le credo du peuple, le mot d’ordre des patriotes dans les moments difficiles. C’est cela l’esprit de la lettre du fameux message de Youghourta».

Cette citation, dite il y a plus de 70 ans, ne trouverait-elle pas échos aujourd’hui, alors que notre pays traverse une période sans précédent, mais surtout ne reflète-t-elle pas les cris des manifestants du Hirak pour l’unité de la patrie, sans divisons aucune.

Ecrivain, homme de lettres, précurseur, M.C. Sahli fait parti de ces hommes qui ont contribué à nous faire aimer l’Histoire de notre pays, en bousculant les fausses vérités écrites par des historiens étrangers.

Il disait dans son livre (Décoloniser l’histoire) : «… Plus grave encore est la méconnaissance de l’histoire vue à travers le miroir déformant de l’historiographie officielle des conquérants et des colonisateurs.

Ceux-ci ne se contentent pas d’imposer leur joug mais s’efforcent de convaincre leurs sujets en leur inculquant un complexe d’infériorité qui a survi à la décolonisation.»

Le parcours de Mohamed Cherif Sahli peut être divisé en cinq étapes :

• M.C. Sahli : étudiant et philosophe ;

• M.C. Sahli : enseignant et militant ;

• M.C. Sahli : journaliste et éditeur ;

• M.C. Sahli : écrivain ;

• M.C. Sahli : militant et diplomate .

I- M. C. SAHLI : étudiant et philosophe

M. C. Sahli est né le 6 octobre 1906 à Tasga (commune de Souk Ou Fella , daïra de Chemini, wilaya de Béjaïa, douar des Ath Waghlis)

Il poursuit ses études à l’école de Sidi Aich, l’Ecole normale de Bouzaréah, puis le lycée Bugeaud (actuel lycée Emir Abdelkader).

Licencié es lettres en 1931 de la prestigieuse université de la Sorbonne à Paris, il obtient en 1932 son diplôme de philosophie. A la même année, il est candidat à l’agrégation de philosophie.

II-M.C. SAHLI : enseignant et militant

Dès 1930, M. C. Sahli est sympathisant de l’Etoile nord-africaine, car au fait de la question algérienne, il fait parti du comité directeur de l’Etoile nord-africaine puis il est parmi les responsables de la section du parti du PPA à partir de 1937 .

De 1933 à 1957, il enseigne la philosophie dans différents lycée français (collège de Chinon à Poitiers, lycée Descartes à Tours, collège Colbert à Paris ) .

En septembre 1939, en vertu du décret du gouvernement Daladier, il est rayé des cadres c’est-à-dire «tous les fonctionnaires figurants au carnet B » . En été 1940, se trouvant en Algérie et recherché à paris, il prend un poste d’instituteur à l’école de Toudja (w. de Béjaia) .

Après un long procès contre l’Etat français, il réintègre l’enseignement, lycée de Cambrai, le lycée de Meaux… (entre 1950 et 1953).

Proche du milieu estudiantin, il est élu en 1935-1936 président des AEMAF (Association des étudiants musulmans algériens en France, bureau composé de Hadj Said et Bouanami Allouache – Bouslama et Klouche), il réalise l’Unité d’action avec l’AEMAN (Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord) et permet ainsi, grâce à cette fusion, de «supprimer un foyer de particularisme et surtout un terrain de manœuvre pour l’administration coloniale qui, à l’époque, alléchait les faibles avec des espoirs de bourses, voyages gratuits…»

Cette victoire de l’Union aura une profonde et lointaine résonance politique.

En 1947-1948, membre du MTLD à Paris, il dispense alors des cours aux militants algériens sur l’histoire de l’Algérie. Il chargeait ces derniers de disserter sur les grandes figures de notre Histoire ancienne et contemporaine.

III- M. C. SAHLI journaliste, éditeur

Dès 1932 , il collabore au journal El Ouma organe de l’Etoile nord-africaine «portedrapeau de toutes les forces vives des musulmans nord africains», journal qui parait à Paris dès 1930 .

En avril 1939 , il fonde à Paris la revue Ifrikia où il écrit l’article intitulé «Le Moussabel Tarik», première revue de langue française et d’inspiration nationaliste. Cette revue a eu un grand échos au niveau de nos compatriotes et surtout de nos étudiants.

Dans Paris occupée par la peste brune, M.C. Sahli édite un bulletin clandestin, antinazi et anti pétainiste intitulé «El Hayat» .

La revue Ifrikia, bien qu’ayant cessé de paraître pendant la guerre, n’a pas reçu l’autorisation de réapparaître au lendemain de la victoire alliée sous le prétexte avancé par le Quai d’Orsay «tendance défavorable à la France» .

A la fin des années 1940, il collabore avec plusieurs journaux de l’époque : le journal La Réforme, où il publie «Islam au cent visages» et «Le vrai visage de l’Islam» dans le journal L’Etoile algérienne : organe du du MTLD lancé par A. Filali, il publie l’article «L’illusion réformiste».

Dès la création du Jeune musulman, journal de l’Association des oulémas d’Algérie, M. C. Sahli publie plusieurs articles :

• «Histoire d’un enseignement colonialiste» en octobre 1952 ;

• «L’Eclaireur Mohamed ibn Toumert» en novembre 1952 ;

• «L’ami des sciences (référence à Ben Badis)» en novembre 1952 ;

• «L’église catholique contre l’Islam en AOF» en décembre 1952 ;

• «La colline oubliée ou la colline du reniement» en janvier 1953 .

Entre 1955- 1956 : M. C. Sahli est membre de la commission de presse et propagande de la Fédération de France. Il travaille avec Salah Louanchi et s’attelle à l’intensification du recrutement des militants parmi les étudiants algériens.

Il collabore dans les journaux La Résistance, El Moudjahid et surtout L’Algérie d’abord que dirigeait Amar Ouzzegane à Alger .

Dans ce journal, il publie le 2 août 1955 une étude sur l’histoire de l’Algérie qui, d’après Amar Ouzzegane « a été particulièrement appréciée dans le milieu étudiant proche des oulémas» .

En mai 1955, dans la revue Les Temps modernes que dirigeait Jean Paul Sartre, M.C. Sahli rédige un article au titre catégorique «L’Algérie n’est pas la France» et «Colonialisme et racisme en Algérie» en collaboration avec Jean Cohen.

En novembre 1956, quand la plupart des membres du Comité fédéral furent arrêtés, le CCE nomma un nouveau chef en la personne de M. Lebjaoui. En janvier 1957, M.C. Sahli est membre du secrétariat permanent de la Fédération de France avec Harbi et Réda Malek.

Ce secrétariat était sous l’égide du Comité fédéral ou siégeait Salah Louanchi, Ahmed Taleb, Ahmed Boumendjel. Il semble que la fameuse «Lettre du FLN aux socialistes» soit de sa plume. Ce comité entreprit de mobiliser la population algérienne pour la grève des 8 jours décidée en février 1957.

A la fin de 1957, il publie une étude sur la question algérienne qui sera présentée devant l’ONU : «Le problème algérien devant l’ONU».

Dans cette étude, il remet en question avec pédagogie et preuve irréfutable à l’appui le manque de sérieux de la tactique de Jacques Soustelle qui dit que «le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes appartient aussi aux Européens d’Algérie» (voir journal Carrefour du 09/01/1957).

M.C. Sahli met en garde quant à un partage de l’Algérie qui serait une source permanente de conflits, une catastrophe pour l’Algérie et une menace pour la paix dans la Méditerranée occidentale.

Il souligne «l’urgence et la nécessité d’un règlement politique d’ensemble négocié sur la base d’une conciliation des intérêts français et des aspirations fondamentales du peuple algérien à la liberté».

IV – M. C. Sahli écrivain

En 1947, au lendemain des événements du 08 Mai 1945, préoccupé par la question nationale, toujours en France, il publie son premier livre Le message de Youghourta.

En février 1949, M. C. Sahli publie son deuxième ouvrage L’Algérie accuse ; le calvaire du peuple algérien aux éditions En Nahda à Alger. Ce livre est saisi par les autorités coloniales dans une quarantaine de localités sur ordre du Gouvernement général.

Il dédie son livre aux «Moussabiline, aux héros obscurs tombés au service de la patrie algérienne». Parlant des martyrs du 8 Mai 1945, il dit : «Le sang des innocents a rapproché les vivants ; jamais en dépit des apparences, les Algériens n’ont été aussi unis.»

Il poursuit : «Le mouvement national saura multiplier les cadres qualifiés pour les conduire au prix d’une lutte acharnée vers l’objectif suprême : la libération.» Vers 1950-1951, il édite son troisième livre : Complot contre les peuples africains.

Pourquoi un tel livre à ce moment-là ? Alors que la presse européenne parlait de guerre froide et son inquiétude à voir venir une guerre atomique, M.C Sahli, voulant éveiller les consciences, dresse un véritable réquisitoire dans lequel il accuse l’Occident de vouloir créer une nouvelle Amérique en Afrique.

Il prend à témoin la communauté internationale quant à l’intention de l’Occident à vouloir procéder à une implantation massive d’Européens qui signifierait l’extermination ou le refoulement vers des zones désertiques et arides des Africains, subissant ainsi le sort des «Gauches des Canaries» des Polynésiens ou des Indiens d’Amérique.

En 1952-1953, il publie son quatrième livre Abdelkader Chevalier de la foi. En ces temps difficiles où la lutte contre l’impérialisme français prend un caractère plus aigu, plus sérieux, plus lucide «rien n’est plus réconfortant ni plus exaltant, comme le dit Amar Ouzzegane, que le contact de la forte et noble personnalité de celui qui symbolise le mieux le peuple algérien décidé à briser les chaînes de l’oppression nationale».

M.C Sahli nous parle de ce guide génial et prestigieux, de la résistance armée pour le salut de notre patrie. En mars 1953, Mostefa Lacheraf fit une étude captivante sur «Abdelkader chevalier de la foi». Il écrit un article dans le Jeune Musulman intitulé «Un héros civilisateur».  En 1964-1965, M.C. Sahli est professeur à la faculté des lettres et des sciences humaines à l’Université d’Alger.

Il rédige et publie son cinquième livre Décoloniser l’histoire aux Editions Maspero à Paris. Un livre encore d’actualité, car certains esprits restent encore figés et croient encore que la «colonisation a eu des bienfaits et a été quelque part civilisatrice», nous avons encore en mémoire la loi française sur le rôle positif de la colonisation du 23 février 2005.

En 1968, à la deuxième édition du Message de Youghourta, M.C. Sahli écrit : «Aux réformistes enclins à attendre une indépendance octroyée par un colonialisme transfiguré, il rappelait le dur et inévitable chemin de la lutte armée qu’avaient emprunté tant de générations et qui allaient emprunter de nouveau avec succès les héros du 1er Novembre 1954.»

En 1986, M.C. Sahli réédite Décoloniser l’histoire, le complot contre les peuples africains et l’Algérie accuse, préfacé par son ami de toujours le défunt Mostefa Lacheraf. Il dédie tous les droits d’auteur au Musée d’Ifri, lieu oh combien symbolique où se déroula le Congrès de la Soummam.

En 1988, il publie son sixième et dernier ouvrage Emir Abdelkader : Mythes français et réalités algériennes. Dans cet ouvrage, il dit en introduction : «Si selon un mot célèbre, l’oubli de l’histoire condamne à la répéter», il est aussi pour un peuple ce que l’amnésie est pour un individu : une amputation de la personnalité.

V – M.C. Sahli : militant et diplomate

En juillet 1957, plusieurs intellectuels furent appelés à l’extérieur par le CCE : Boumendjel, Harbi, Réda Malek et M .C. Sahli. Ce dernier sera désigné (de 1957 à 1962), comme représentant d’abord du FLN (puis du GPRA) dans les pays Scandinaves avec siège à Stockholm (Suède, Norvège, Danemark, Finlande).

A l’indépendance, M.C. Sahli est nommé directeur des Etudes et de la documentation au MAE avec grade de Ministre plénipotentiaire. Il s’intéressa surtout en 1963 au problème du Sahara : (La délimitation des frontières avec le Maroc). Comme il fit une étude sur la création d’un centre d’histoire et de sociologie (15/04/1963).

En janvier 1966, il est nommé ambassadeur en Chine, Vietnam et Corée du Nord, avec siège à Pékin.

C’est aussi en 1967 à Pékin, qu’il accueillit Kateb Yacine. Dans une missive de remerciements, ce dernier lui suggéra; je le cite : «que tes responsabilités politiques ne t’empêcheront pas de mener à bien ton œuvre d’historien, essentielle pour un peuple qui peut encore une fois plonger dans les ténèbres. Tu as dû voir en Algérie cette magnifique jeunesse qui attend des raisons de vivre».

C’est aussi en 1970, à la mort du Général de Gaulle que M.C. Sahli a adressé à l’ambassadeur de France un message de condoléances au nom du gouvernement algérien ; M. E.M. Manac’h en réponse exprima ses remerciements. Je cite : «Il n’y a rien de si consolant que de mériter l’estime de ceux que l’on a injustement combattus.

Pour que ceci fut possible, il fallait en effet que le courage dans l’action vint réaliser ce que suggérait la clairvoyance. Il fallait aussi, en s’opposant aux illusions, réveiller dans notre pays la tradition du respect de la liberté des autres nations.»

En 1971, il est nommé ambassadeur en Tchécoslovaquie.

En 1978, M.C. Sahli fait valoir ses droits à la retraite. Il reste néanmoins attentif et vigilant pour tout ce qui concerne l’Algérie en général et l’histoire de l’Algérie en particulier.

Conclusion

Oublié consciemment ou inconsciemment de la scène historique nationale, ne nous étonnons pas qu’au bal des outrances de l’Histoire, les bristols d’invitations ne sont réservés qu’aux plumitifs de l’écriture agents de la falsification de la vérité.

Historiens et chercheurs ne laissez pas formater les consciences fraîches et malléables de notre jeunesse assoiffées de connaître la véritable histoire, longue et riche de notre pays.

Repose en paix Da Cherif, en cette période de changements, l’écho du «message de Youghourta» s’est fait entendre sur tout notre territoire et au-delà le drapeau national est fièrement élevé par une jeunesse d’Alger à Tamanrasset, de Tlemcen à Annaba , pour que vive l’Algérie éternellement…