Rendez-nous Si Lakhdar Bouregaa

Djamel Labidi, Huffpost, 3 juillet 2019

J’ai hésité et j’ai donc tardé à écrire ce texte. Cette hésitation est en elle-même significative. Je ne savais pas comment dire tout à la fois mon désaccord des propos tenus dernièrement par Si Lakhdar Bouregaa, et mon désaveu total de son arrestation et de son emprisonnement. Je suis sûr que d’autres ont vécu un tel dilemme.

J’ai été notamment inquiet des réactions violentes et passionnées soulevées cette fois ci par les dernières déclarations de Si Lakhdar alors que tout le monde connaît son style anticonformiste, un brin provocateur, bousculant les tabous, et alors qu’avant, ce qu’il disait n’avait pas les mêmes effets.

Attention. C’est un signal d’alerte. C’est dire combien la situation que nous traversons est délicate et demande de tous de la retenue. Lorsque des divergences se transforment en conflits, lorsque des amis peuvent s’éloigner les uns des autres, lorsque la politique peut prendre le pas sur l’amitié, lorsque des idées peuvent se transformer en armes et en blessures, lorsque des frères peuvent devenir ennemis, lorsque des convictions se transforment en haines, lorsqu’on peut oublier ce qui nous rassemble en tant que nation pour ne penser qu’à ce qui nous divise, il faut dire stop et qu’il y a danger, car ce sont là les prémisses que nous connaissons bien pour les avoir déjà vécus et qui nous avaient menés à la pire des horreurs, à la Fitna, à la guerre civile des années 90.

Pour ce qui est des propos de Si Lakhdar, on ne peut, évidemment, traiter l’ANP de « milices ». C’est d’abord dévalorisant. Et techniquement ,c’est faux, vu son mode de recrutement, le service national, son armement etc…C’est faux aussi militairement puisque les milices sont en général des forces de police supplétives . Que l’ANP se revendique, avec une grande insistance aujourd’hui à travers son chef actuel, comme l’héritière de l’ALN, et que cela imprègne notamment l’éducation, la formation, les repères donnés aux officiers et soldats, ne doit pas être minimisé. C’est au contraire à applaudir et à encourager. C’est cette affiliation historique qui est d’ailleurs à la base même des exigences démocratiques du peuple et de la nation à l’égard de l’armée.

Je me souviens de ce jour où Si Lakhdar, à Alger, avait qualifié, dans une intervention, et devant eux, de « traitres » des représentants de l’opposition syrienne qui dénonçaient leur propre armée, en lutte contre l’intervention étrangère et pour maintenir l’unité nationale, et qui, aveuglés par leur ressentiment envers le pouvoir, glissaient sur la pente dangereuse du soutien à cette intervention. Si Lakhdar avait fait plusieurs voyages en Syrie pour soutenir Bachar El Assad et l’armée syrienne. Il n’était pourtant pas sans connaître les graves excès de l’armée syrienne. L’armée algérienne, dit, quant à elle, par la voix de son chef, qu’elle « ne fera pas couler une goutte du sang algérien » et qu’ « Octobre 88 et les années 90 ne se reproduiront plus ». Comment sous-estimer que les actes de l’ANP se sont joints à la parole depuis quatre mois de manifestations pacifiques, grâce à la conjonction de la même volonté chez le peuple et l’armée. On peut être sceptique, être à juste titre vigilant, craindre pour l’avenir, mais appuyer cette attitude de l’armée, n’est- ce pas la meilleure façon d’être positif, de préserver, et de développer cette relation entre l’armée nationale et le peuple?

Lorsque Si Lakhdar dit que le pouvoir, depuis 1962, n’est pas légitime, c’est une lecture. Mais justement, une solution constitutionnelle à la crise actuelle est donc un tournant historique, une rupture avec la longue série des coups d’État qu’a connus l’Algérie. Certes, certains peuvent souhaiter plus de panache, une solution plus brillante, plus glorieuse. Mais ainsi va l’Histoire.

« Des militants pas des fonctionnaires »

Je me souviens aussi de ces jours de 2011 où nous avions la même détermination, avec Si Lakhdar et le professeur Ahmed Redouane Charafeddine, à dénoncer l’agression occidentale contre la Libye. Nous étions étrangement seuls alors, dans un océan de désinformation: beaucoup de ceux, partis et personnalités qui soutiennent aujourd’hui les propos qu’il vient de tenir, n’avaient alors de cesse de justifier l’intervention étrangère par « les folies » « les extravagances » ou « les crimes » de Kadhafi, où même d’approuver cette intervention pour la raison « qu’ils ne voyaient pas de différence entre celle-ci et la dictature de Kadhafi ». Je me souviens de la colère alors de Si Lakhdar à la lecture de ces journaux. L’un d’eux n’avait pas hésité à écrire, sous la photo de Kadhafi mort, ensanglanté, « La Libye libérée ! » On sait ce qu’il en est aujourd’hui. C’est le même journaliste d’ailleurs qui aujourd’hui, porte aux nues la personnalité de Si Lakhdar pour ses derniers propos. Pardon de polémiquer ainsi. Mais il faut parfois rafraîchir les mémoires pour mieux distinguer les faux amis des vrais.

Il faut parler aussi de ces souvenirs magnifiques et émouvants des réunions du bureau du Comité populaire de soutien à Gaza et à la Palestine, que présidaient Si Lakhdar et Mme Djemila Bouhired, et dont je faisais partie. Il y avait aussi Ali Draa qui avait été l’inspirateur de la création de ce comité, Abdelhamid Mehri, Nadia Labidi. Faute de locaux, nous avons tenu une ou deux réunions chez moi, comme au bon vieux temps de la clandestinité. Le Comité nous prenait beaucoup de temps mais Si Lakhdar disait « que nous étions des militants pas des fonctionnaires ».

Un demi-siècle après la fin de la guerre d’indépendance , il y avait, il y a toujours le Moudjahid. Un moudjahid qui ne ressemblait à aucun autre. Un moudjahid à l’éternelle jeunesse, aussi bien celle de son engagement national et nationaliste que de son esprit et de sa personnalité. Jamais le ton pontifiant, acceptant toujours la critique , le débat, curieux, assoiffé d’apprendre, recherchant notamment le contact avec les intellectuels. Jamais la posture du héros, il savait trop bien à travers sa lutte, ses combats, sa longue expérience, toute la relativité de l’héroïsme. Il était même apparemment désinvolte, débordant d’humour, ne se prenant pas au sérieux et ne prenant pas les choses trop au sérieux, à tel point qu’on pouvait même lui en vouloir de désacraliser à ce point des repères, des personnages, des valeurs et d’abord lui-même.

Ceux qui avaient la chance de le connaître, de le découvrir, parmi les très nombreux amis de sa vaste surface politique et sociale, savent très bien l’originalité de Si Lakhdar. Il est toujours à la recherche d’une phrase choc, d’un raccourci de l’expression. C’était peut-être pour obliger à réfléchir, à oser réfléchir. Il est inattendu. Preuve en est, le jour même où il disait ce qui lui est reproché, il affirmait aussi de l’opposition, qu’ « elle était responsable du drame que vit l’Algérie ». « Ne me prenez pas au mot », c’est toujours ce qu’il avait l’air de dire . C’est aussi à prendre en compte dans ce qu’il a dit dernièrement.

Si Lakhdar, c’est aussi l’authenticité, les pieds profondément enracinés dans le terroir, dans le territoire, attaché à la langue arabe, au nationalisme arabe et aussi à l’amazighité, aussi bien membre fondateur du FFS que membre du Congrès nationaliste arabe, qui lui a rendu, il y a quelque temps, un vibrant hommage. Il montrait ainsi, par ses actes mêmes, qu’il n’y a aucune contradiction dans tout cela.

C’est donc peine perdue de vouloir classer, s’approprier, voire utiliser, récupérer l’image de Si Lakhdar. Il est insaisissable, comme avant au maquis. Il appartient à tout le monde. Il appartient aux Algériens.

On n’emprisonne pas un symbole. Rendez- nous Si Lakhdar.

Publié dans « Huffpost » le 3 juillet 2019