Accumulation de capital en Algérie: un éternel recommencement ?

Ahmed Henni, 3 juillet 2019

Depuis le mois de mars 2019, et, concomitamment à des mouvements protestataires de manifestants réclamant de nouvelles institutions et la fin de la corruption, l’État algérien, saisissant l’opportunité, mène des actions d’élimination d’« oligarques » qu’il avait lui-même promus. Ce n’est pas la première fois. Depuis 1962, les dirigeants successifs ont adoubé, chacun son tour, des personnalités qui en ont profité pour réaliser une accumulation primitive mais sans lendemain, car, le plus souvent, éliminées par les dirigeants suivants. C’est l’une des causes de la fuite de l’argent qui, une fois gagné, se met vite à l’abri à l’étranger. Les raisons avancées sont toujours les mêmes et relèvent, non pas de l’économie, mais de la morale: mise en œuvre d’un assainissement de la vie économique. Or, dans l’histoire du monde, aucune accumulation primitive n’a été idyllique.

Dans Le Capital (1867), Karl Marx distingue deux phases dans l’établissement du capitalisme en Europe. L’une, dite d’accumulation primitive, est faite de crimes, rapines, esclavage, expropriations, appropriation de biens publics, crédits d’État, corruption dont bénéficient les marchands-bourgeois qui vont jeter les bases de l’industrie. La seconde où « le régime capitaliste se soutient par la seule force économique des choses » (ch. 32, trad. fr. J. Roy). Nous dirions qu’à une phase « hors-la-loi » succède une phase de « régulation » où, pour poursuivre leur accumulation, les capitalistes n’ont plus besoin de corruption, d’esclavagisme, de crimes de sang, de vols et rapines, de crédits d’État, etc. «Dès que, [grâce à l’accumulation primitive], le procès de transformation a décomposé suffisamment et de fond en comble la vieille société, le régime capitaliste se soutient par la seule force économique des choses ». Il peut se permettre de libérer les esclaves, les femmes, les colonisés, donner de nouveaux droits aux travailleurs, etc.

La plupart, sinon la totalité, des pays actuellement riches et industrialisés, sont passés par ces deux phases. Partout, « les méthodes de l’accumulation primitive sont tout ce qu’on voudra, hormis matière à idylle » (ch. 26). « Cette accumulation primitive joue dans l’économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la théologie ». Ainsi, « Maint capital qui fait aujourd’hui son apparition aux États-Unis sans extrait de naissance n’est que du sang d’enfants de fabrique capitalisé hier en Angleterre » (ch. 31).

Que ce soit en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Corée, en Inde ou en Chine, il a fallu, avant d’arriver à un régime où le capitalisme « se soutient par la seule force économique des choses », passer par cette phase « hors-la-loi ».

Cependant, en excluant les questions politiques, Karl Marx omet de dire qu’en Europe cette accumulation primitive n’a réussi à forger les bases du passage à un régime ultérieur de régulation par la seule force économique des choses, que parce que l’État et les marchands se sont mutuellement renforcés. Il s’y est produit une convergence des intérêts fiscaux de l’État et des marchands manufacturiers. En Europe, et aussi dans les phases d’accumulation primitive au Japon, en Corée ou en Chine, l’État a mené une politique mercantiliste protectionniste lui procurant des droits de douanes et, simultanément, protégeant des activités nationales pourvoyeuses de recettes fiscales.

Réciproquement donc, la puissance des marchands devenus manufacturiers renforce celle de l’État. Au Japon, Corée ou Chine, les patrons ont pour la plupart été adoubés ou issus de partis politiques et été soutenus par les administrations. Grâce à une accumulation primitive forcenée et cruelle, ils ont, en retour, renforcé par leurs versements fiscaux les États japonais, coréens ou chinois. Alors que les oligarques russes ou algériens, issus ou adoubés également par le politique, se sont contentés de piller l’État.

Dans ces deux pays, les ressources budgétaires ne viennent pas des impôts prélevés sur des manufactures créées par des entrepreneurs mais de rentes pétrolières et minières. Il n’y a pas comme en Chine d’accumulation endogène mais fuite de capitaux à l’étranger qui, au lieu de payer des impôts à l’État, le forcent à utiliser le pétrole pour financer le budget de son propre fonctionnement. Au lieu de renforcer l’État, ils ne l’alimentent pas fiscalement et se contentent de le vampiriser. Mais, grâce à ses rentes minières, l’État disposant de recettes propres, s’autonomise ainsi des « oligarques ». Au lieu de se renforcer l’un l’autre, ils entrent en compétition pour la capture des rentes minières. La collusion entre eux n’est qu’apparente et provisoire. L’État n’est pas délégataire des «oligarques ». Il arrive des moments où, à la faveur d’une dynamique politique interne à l’État et indépendante des « oligarques » et des forces économiques, l’avènement de nouveaux dirigeants se produit. L’État peut alors, pour des raisons qui ne tiennent qu’à lui, éliminer les « oligarques » et les remplacer par d’autres clients.

Une telle imprévisibilité de long terme détourne les investisseurs du pays. C’est ce qui s’est passé en Russie. Il se passe actuellement la même chose en Algérie. La phase d’accumulation primitive marquée par la corruption et la rapine avorte. Grâce à des ressources indépendantes de l’activité économique du pays, l’État, lui, ne faiblit pas. Il peut se permettre d’adouber de nouveaux venus qui, grâce à un nouveau processus de prévarication, réaliseront une accumulation primitive individuelle sans lendemain économique pour le pays. Dans ce type de situation, l’établissement d’un “régime capitaliste se soutenant par la seule force économique des choses” semble devoir être remis de génération en génération, à plus tard, le jour où l’État, faute de ressources autonomes, devra s’appuyer sur sa seule fiscalité intérieure, celle qui provient d’entreprises productives et conduit à une alliance organique entre les entrepreneurs d’accumulation et l’État. Malheureusement, ce n’est pas pour demain.