Lakhdar Bouregaâ, l’inattendu mandat de dépôt

L’ancien moudjahid en prison pour atteinte au moral de l’Armée et outrage à corps constitué

Houria Moula, Reporters, 1 juillet 2019

Un nouvel épisode du feuilleton des arrestations a ciblé, hier, une personnalité que personne n’attendait : l’ancien commandant de la wilaya IV historique, Lakhdar Bouregaâ. L’ancien moudjahid a été mis sous mandat de dépôt par le juge d’instruction près le tribunal de Bir Mourad Raïs pour des accusations tout aussi surprenantes et pour le moins graves.

Il est, en effet, poursuivi pour s’être rendu coupable d’actes de « démoralisation et d’outrage à corps constitué ». Un communiqué du procureur de la République près le même tribunal, repris par l’APS, indique à ce sujet qu’« après avoir entendu le mis en cause, le procureur de la République a soumis le dossier de procédures au juge d’instruction pour répondre des chefs d’accusation de participation, en temps de paix, à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale et à un corps constitué, des faits mentionnés et passibles de sanctions, cités dans les articles 75, 144 bis et 146 du Code pénal ».
La même source ajoute que «l’enquête préliminaire diligentée par la police judiciaire relevant du service territorial d’instruction judiciaire de la ville d’Alger concerne des faits à caractère pénal reprochés au nommé Bouregaâ. Après avoir écouté le prévenu lors de la première comparution, le juge d’instruction a décidé son placement en détention provisoire ». La nouvelle du placement sous mandat de dépôt de Lakhdar Bouregaâ est tombée comme un couperet hier, alors que déjà la veille, son arrestation dans son domicile familial à Alger avait suscité une grande colère.

Appels à la « libération immédiate » : Le RCD a déclaré que cette arrestation
« confirme que la vague d’interpellations de militants politiques et d’activistes du soulèvement populaire pour les jeter en prison participe d’un plan pour semer la peur, la confusion et la division dans les rangs des populations ». Tout en dénonçant « l’instrumentalisation de l’administration et de l’appareil judiciaire à des fins de pouvoir », le parti de Mohcine Belabbas a exigé « la libération du chef de la wilaya 4 historique et de tous les détenus d’opinion et l’arrêt des harcèlements policiers et judiciaires à l’encontre des membres du soulèvement populaire ».
De son côté, le FFS dit avoir appris « avec beaucoup de colère et de consternation » la nouvelle de l’arrestation de Si Lakhdar Bouregaâ, « commandant de la wilaya IV historique et membre fondateur de notre parti le 29 septembre 1963 ». Le FFS, dénonçant une« arrestation qui cible l’un des rares symboles de la glorieuse révolution algérienne toujours en vie », considère « qu’aucun prétexte n’est recevable devant ce déni de l’histoire et de ses braves artisans ».

« Nous exigeons sa libération immédiate et sans condition », a conclu le parti dans un communiqué signé par son premier secrétaire national, Hakim Belahcel. Différente des précédentes ayant ciblé des têtes de la corruption ou encore des jeunes manifestants avec l’emblème amazigh, l’arrestation de Lakhdar Bouregaâ est, selon nombre d’observateurs, perçue comme une provocation de trop contre la révolution du 22 février. L’ancien moudjahid s’est engagé dans les manifestations pacifiques pour le départ du système dès la première semaine et ne ratait aucune tribune pour tirer sur l’ancien régime. D’où d’ailleurs les questions qui se posent sur son interpellation. Mais, à voir les dernières déclarations de Bouregaâ lors de sa participation à la réunion des partis de l’alternative démocratique, tenue au siège du RCD la semaine passée, il s’avère clairement que la justice a réagi sur la base de ses dernières déclarations. Evoquant le rôle de l’institution militaire dans la crise, Lakhdar Bouregaâ a accusé qu’au sein de l’armée, au lendemain de l’indépendance, « s’est formée en dehors du terrain de la lutte et s’impose jusqu’à nos jours ». M. Bouregaâ doute que l’armée soit la digne héritière de l’ALN ou qu’elle accompagne la révolution du 22 février comme le déclare Ahmed Gaid Salah, chef d’état-major. « On nous dit que l’ANP est héritière de l’ALN. C’est faux ! », a-t-il asséné, estimant que « pour qu’elle soit vraiment une Armée nationale populaire, elle doit accompagner, comme nous l’avons entendu, le hirak ».

Durant la journée, l’affaire a pris une tournure plus sombre lorsque la télévision publique ainsi que des chaines privées ont commencé à distiller des « informations » selon lesquelles l’ancien combattant de la wilaya IV historique serait coupable de délit d’usurpation d’identité et que son passé d’ancien résistant à l’occupant colonial ne serait pas celui dont on a eu le récit officiel jusqu’ici. Ces « révélations » devraient au moins faire réagir ses anciens compagnons d’armes et l’organisation nationale des moudjahidine (ONM). A suivre.