Désastre à nos portes

LES AFFAIRES DE CORRUPTION, DILAPIDATION ET DÉTOURNEMENT DE FONDS SE MULTIPLIENT

Désastre à nos portes

L’Expression, 18 Octobre 2009

Le fléau a gangrené tous les secteurs de l’économie nationale

La sonnette d’alarme est tirée, mais les représentants du peuple et les partis politiques ne semblent pas concernés par ces scandales financiers qui menacent l’économie du pays.

Les scandales financiers se suivent et se…ressemblent en Algérie. Les dilapidations, les détournements de fonds et la corruption sont devenus, apparemment, un sport national. Ces pratiques n’ont même pas épargné les grandes institutions de l’Etat. Ministères, collectivités et autres institutions financières sont secoués par des scandales divers. Au sein des institutions financières, les détournements sont quasiment entrés dans la banalité. Les exemples ne manquent pas. Les scandales de la dilapidation des deniers publics se propagent telle une traînée de poudre dans une institution aussi respectée que l’est Algérie Poste (AP). Le phénomène touche plusieurs bureaux au niveau national.
La grosse affaire qui a secoué AP reste celle du détournement de 130 millions de DA. 33 accusés ont été présentés au tribunal correctionnel de Sidi M’Hamed à Alger récemment. Ils sont accusés de spéculer dans l’attribution de marchés publics et dilapidation de biens publics avec corruption et acquittement illégal de taxes publiques, de faux et usage de faux dans des documents commerciaux et financiers ainsi que détournement de fonds publics, selon la loi 01/06 relative à la lutte contre la corruption. A ce scandale s’ajoutent les larcins signalés dans plusieurs wilayas à l’image de Djelfa, Tizi Ouzou, Bouira et dans plusieurs agences postales d’Alger. Les banques publiques n’ont pas échappé à cette nouvelle forme d’enrichissement illicite qu’est le détournement. Ces dernières années, la presse nationale a mis en exergue une cascade de scandales et de dilapidations dont les auteurs sont de hauts cadres des banques.
D’ailleurs, la justice a traité plusieurs affaires relatives à ces détournements. En effet, des cadres de la Banque nationale d’Algérie, (BNA), de la Banque algérienne de développement rural (Badr), de la Banque extérieure d’Algérie (BEA) ont été condamnés à des peines de prison maximales. Les établissements financiers ne sont pas les seuls à être touchés par ce phénomène.

De hauts fonctionnaires impliqués
La gangrène a même fait tache d’huile parmi les grandes institutions de l’Etat. Le tribunal de Béchar a prononcé des peines de prison allant de deux à huit ans de prison dans l’affaire de dilapidation de deniers publics concernant le secteur des ressources en eau de cette wilaya. Plusieurs responsables et cadres du secteur évoqué, des membres de la commission des marchés publics de la wilaya, ainsi que des entrepreneurs sont impliqués dans cette affaire de dilapidation de deniers publics et concussion. L’affaire la plus récente et la plus révélatrice de cette déliquescence des cadres de l’Etat est celle qui a touché le secteur des Travaux publics dont le secrétaire général a été accusé dans des affaires douteuses, concernant la passassion de marchés dans le grand projet de l’autoroute Est-Ouest. Le dossier se trouve aujourd’hui entre les mains de la justice. On se rappelle, également, du grand scandale qui a secoué le ministère de l’Agriculture. Des milliards de dinars destinés au financement de projets entrant dans le cadre du développement rural ont été détournés au profit de nombreux entrepreneurs privés. Une cinquantaine de personnes était ainsi mise en examen. Elles étaient accusées de «faux et usage de faux en écriture publique, détournement de deniers publics, passation de contrats en violation avec la réglementation en vigueur et perception d’avantages illicites». On ne peut énumérer ici toutes les grandes affaires de corruption ou de dilapidation qui ont secoué le landernau, ces dernières années. Elles ont été nombreuses et indicatives de l’état d’esprit qui prévaut parmi les gestionnaires du pays.
Ces exemples illustrent parfaitement le fait que la corruption, les détournements et dilapidations outre de se propager au fil des années, prennent, malheureusement, de l’ampleur avec des conséquences alarmantes, mais semblent également être entrés dans les moeurs, au point d’en être banalisés. L’heure est grave. La sonnette d’alarme a été tirée. Qui arrêtera la saignée? Où va l’Algérie avec de tels phénomènes qui empoisonnent son économie? Ce qui est plus inquiétant est le mutisme qu’affichent les différents acteurs politico-économiques devant le danger qui menace l’assise de l’économie nationale.
A commencer par les fameux députés. Les «représentants du peuple» ne semblent pas un tant soit peu alarmés par la chose publique, ni concernés par cette question et les conséquences lourdes qu’elle pourrait avoir sur l’économie de l’Algérie. Ils ne dénoncent pas. Ils ne demandent pas des comptes, ils n’interpellent pas le gouvernement, comme c’est de leur droit et surtout de leur devoir de le faire, face à la récurrence des scandales des détournements qui mettent en porte-à-faux la sécurité même du pays.

L’omerta à l’algérienne
Leur seul et unique souci est de lever la main pour une bagatelle de 30 millions de centimes/mois. De leur côté, les partis politiques excellent dans le non-événement, ratant à chaque fois l’occasion de justifier leur existence en s’impliquant en amont et en aval pour faire barrage à tout ce qui pourrait nuire au pays. Les détournements et la dilapidation des deniers publics comptent parmi ces dangers auxquels le pays fait face. Or, ces partis politiques ne donnent signe de vie que lors des rendez-vous électoraux, afin de se rappeler au souvenir des citoyens alors même que la corruption et les détournements de fonds publics ont atteint l’alerte rouge.
D’autant plus que la majorité des cadres et des responsables des secteurs touchés par ces pratiques sont issus des partis politiques. Il suffit juste de signaler que nombre de présidents d’APC, élus sous la couverture des partis politiques, ont été arrêtés et condamnés par la justice pour corruption. La société civile, le mouvement associatif, quant à eux, s’éternisent dans leur sommeil. Inconsciente ou insouciante, la société civile se suffit seulement de dénoncer dans les cafés ce que la presse rapporte sur les sujets en question. La presse est la seule qui dénonce et qui révèle les scandales fi-nanciers. Il est plus qu’urgent que tous ces acteurs s’impliquent pour que soit mis le holà à ces dérapages et dépassements.
Le phénomène du détournement, de la dilapidation, du pot-de-vin, s’il n’est pas propre à l’Algérie, connaît néanmoins une ampleur qui fait douter du sérieux des services de l’Etat, alors qu’il est demandé aux services de sécurité, à la justice, notamment, de déployer leurs efforts et volonté pour éradiquer ce phénomène qui ternit la réputation du pays.
Ce sont des milliers de milliards de dinars qui sont ainsi détournés chaque année et souvent ce sont les lampistes qui payent la note alors que les vrais corrupteurs se la coulent douce.

Tahar FATTANI