« Le changement sera à l’avantage de l’armée »

Fayçal Métaoui, TSA, 24 Juin 2019

Akram Kharief, journaliste spécialiste des questions de sécurité et de défense, a plaidé, dimanche 23 juin, lors d’un débat organisé au siège de l’Association SOS Bab El Oued, à Alger, pour aider l’armée à ne pas « avoir peur de l’avenir et du changement ».

« Le changement est inéluctable, mieux vaut aujourd’hui que demain. Le changement sera à l’avantage de l’armée », a-t-il noté. 

L’armée algérienne a, selon lui, beaucoup évolué ces dernières années en rattrapant énormément de retard. « Le budget de défense est passé de 2 milliards de dollars, dans les années 1990, à 10 milliards de dollars actuellement. Cette augmentation est compréhensible puisqu’on sort d’un long tunnel avec un embargo (sur l’achat d’armement). A partir de 2011, l’armée algérienne a découvert qu’il existe une différence entre la carte et le territoire avec la guerre dans le Sahel et la guerre civile en Libye. L’armée s’est déployée partout aux frontières et s’est retrouvée avec de nouveaux soucis. On a constaté une perte d’orientation des services secrets algériens qui a conduit à plusieurs restructurations ces dix dernières années », a-t-il analysé.

Selon l’orateur, les services secrets algériens ont connu une atrophie des capacités d’intervention après l’attaque du complexe gazier de Tiguentourine (janvier 2013).

« Au final, on a eu des services secrets qui se surveillaient l’un l’autre (après les restructurations) et qui n’avaient plus la capacité de se défaire de la peur et d’aller vers le terrain. Après 2013, le président de la République a été perdu (à cause de la maladie). Cette absence du chef de l’Etat, qui va coïncider avec l’intervention militaire française au Sahel, va désactiver le circuit logique de prise de décisions stratégiques pendant cinq à six ans. Nous avions un mécanisme de réaction tactique en essayant de camoufler la réalité. La diplomatie algérienne a été tuée par « le poids » du leader « suprême » Bouteflika. Le rôle de think-tank que jouait le DRS pour la présidence a cessé immédiatement avec la restructuration des services. La peur a remplacé peu à peu le sentiment d’excellence qui existait au sein des différentes structures », a détaillé Akram Kherief.

« Aujourd’hui, les gens prennent d’assaut les académies militaires »

Le chef d’état-major de l’ANP le général de corps d’armée Ahmed Gaid Salah a, selon lui, essayé de combler « le vide politique » laissé par Bouteflika à partir de 2014 en engageant une campagne de promotion de l’armée et de son image dans les médias lourds, en montrant « la puissance de feu » des forces armées et en mettant en avant l’industrie militaire ainsi que les nouvelles acquisitions.

L’intervenant a parlé de « plan médias très lourd ». L’armée n’a, selon lui, pas expliqué à la population certains événements comme les accidents aériens de ces dernières années et les opérations de lutte antiterroriste avec les découvertes de caches d’armes.

Il a critiqué l’inaction des commissions parlementaires de défense. « Il y a des notes positives comme l’amélioration des conditions socio-économiques des soldats algériens. On est passé à un autre état d’esprit. Aujourd’hui, les gens prennent d’assaut les académies militaires. Cela dénote d’un certain confort qui a été installé et qui est excellent puisque ça rapproche la population de son armée. En se professionnalisant, l’armée a quitté le giron des forces de maintien de l’ordre. Le courant qui dit que l’armée n’est pas faite pour réprimer le peuple, au sein de l’institution, est majoritaire aujourd’hui. Dans le hirak actuel, l’armée n’est pas dans l’équation répression. Son attitude bienveillante n’a fait que renforcer le respect de la population pour l’armée et renforcer son image à l’international. Très peu de gens pariaient, à l’étranger, que l’armée algérienne restait dans ses casernes », a souligné Akram Kharief.

Il faut, selon lui, noter que l’armée algérienne n’a pas baissé les bras face au terrorisme. « Le phénomène terroriste devient marginal. On est dans le sens de l’éradication totale du terrorisme en Algérie. Que pourraient être l’ANP, les services secrets et le ministère de la Défense nationale à l’ombre d’un changement démocratique ? L’ANP devra poursuivre sa modernisation et la rationalisation de ses dépenses, cela ne veut pas dire qu’elle aura moins de budget. Au centre de ses préoccupations, l’armée devra mettre la vie du soldat car nous devrons être du même rang que les armées occidentales qui se préoccupent de la formation et de la santé du soldat. Il faut que l’armée continue à bien équiper ses soldats. La question du service national devra être tranchée par le peuple à travers un référendum mais l’armée doit faire un effort d’explication pour montrer l’utilité du service national », a-t-il proposé.

« Le ministère de la Défense sera une institution politique dont la mission est de gérer l’armée »

Pour Akram Kharief, l’industrie militaire devra contribuer à l’économie nationale. Il a plaidé pour l’ouverture de cette industrie aux privés algériens et la gestion par des agences publiques civiles, dépendants du ministère de la Défense nationale, des projets.

« L’ANP, qui doit générer de la plus-value, est un lanceur de programmes et un concepteur de cahiers de charges. L’armée ne peut pas être fabriquant et acheteur en même temps. L’armée doit installer un mécanisme d’habilitation pour déterminer qui peut intervenir dans l’industrie militaire et qui ne le peut pas. L’armée peut donner priorité aux retraités de l’ANP pour la création d’entreprises dans le cadre d’acquisitions d’expertise et d’essaimage. C’est une pratique qui existe partout dans le monde. C’est une manière de permettre aux militaires de continuer d’être productifs et de s’enrichir. Par contre, le ministère de la Défense sera une institution politique dont la mission est de gérer l’armée, son administration et ses finances. Il aura la charge de négocier le budget de l’armée auprès du Parlement et d’exposer les bilans de l’armée, cela viendra après des lois de programmation militaire et des livres blancs sur la défense. Le fait de faire cela va enlever une responsabilité politique inutile à l’armée. Aujourd’hui, l’armée est en train d’endosser des risques politiques sans raison. Ce risque doit être assumé par les politiques, pas par l’armée », a-t-il noté.

Il a plaidé pour une révision du rôle des services secrets qui doivent cesser « d’être un instrument de renseignements généraux » pour se concentrer sur des missions classiques « que sont le contre-espionnage et le renseignement ». « Ils auront pour mission de favoriser l’émergence de renseignements et de contenu intelligent venant d’acteurs nationaux non militaires du secteur privé, des universités, de la diaspora et de think tanks qui seraient encouragés en Algérie. Le rôle des services secrets est de devenir une sorte d’agrégateur d’intelligence et méta think tank pour digérer le contenu intelligent et le traduire en politiques publiques. A l’étranger, le rôle des services secrets sera crucial, totalement différent de ce qu’il est aujourd’hui, devra être économique en rapportant l’argent au pays, en achetant et en ramenant de la technologie… », a-t-il proposé.