Entretien avec le secrétaire général par intérim de l’ONM

Fayçal Métaoui, TSA 19 Juin 2019

Dans cet entretien, Mohand Ouamar Benelhadj, nouveau secrétaire général par intérim de l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM), revient sur plusieurs dossier : le FLN, les faux moujahidine, les questions de la mémoire, la reconnaissance des crimes coloniaux…

A un moment donné, l’ONM paraissait complètement mise à l’écart. Quelle est sa place aujourd’hui dans la scène nationale ?
L’ONM est toujours à sa place. Il n’est pas nécessaire d’identifier cette place. L’Organisation a été créée en 1961 à l’approche du cessez-le-feu, à la frontière algéro-tunisienne. Elle devait exister pour prendre en charge des blessés et tous ceux qui ont été touchés par la guerre mais également pour écrire l’Histoire de la guerre de libération nationale.

L’ONM a été créée après l’UGTA. Durant la période du parti unique, l’ONM était une organisation satellite du FLN, comme les autres organisations (UNFA, UGTA, etc.). Après l’ouverture, l’ONM a eu son autonomie…
A l’instar de ce qui existe dans les autres pays, l’Organisation doit s’occuper des anciens combattants de la guerre de libération. Nos principes sont ceux de la Révolution de 1954. Lorsque la souveraineté nationale est menacée, nous avons le droit de nous lever ou de nous soulever. Nous restons fidèles au Serment de Novembre et à la mémoire de nos camarades qui ne sont plus là, certains sont tombés à nos côtés pour ce pays. L’ONM n’est pas un parti politique. Elle n’a pas d’élus dans les assemblées populaires. Autrement dit, nous ne sommes pas au pouvoir.

Vous avez appelé dernièrement à faire la différence entre le FLN et le parti FLN. Pourquoi ?
Oui, nous avons demandé la séparation entre le parti FLN du FLN historique. Les trois lettres F.L.N sont nées avec Novembre. Après 1962, et l’indépendance du pays, il y a eu la reconversion des combattants en uniforme ou civil qui devaient jouer un autre rôle. Les combattants de l’ALN ont rejoint l’ANP, les autres, certains en uniformes aussi, ont occupé des postes politiques dans ce qui a été appelé le parti du FLN, le sigle était resté. Mais depuis un certain temps, des responsables du FLN éludent le terme « parti ».

Ont-ils détourné le sigle ?
Quand ils disent FLN, c’est prestigieux. EVous avez appelé dernièrement à faire la différence entre le FLN et le parti FLN. Pourquoi ?n ajoutant le terme « parti », il y a réduction de la portée et de l’importance. C’est tactique de leur part. D’où la nécessité de faire la séparation. Mieux que cela, nous avons demandé à ce que le signe FLN soit enlevé parce qu’il a été corrompu.

Le parti FLN doit-il changer d’appellation ?
Oui, absolument. Il doit changer d’appellation. D’ailleurs, cela va être conforme avec loi de 2012 sur les partis politiques.

Pensez-vous que le parti FLN n’a pas été fidèle à l’héritage de la guerre de libération nationale ?
Pendant une période, ce parti était fidèle. Là, il ne l’est plus. Par le passé, sa composante humaine était constituée de participants à la guerre de libération nationale. En 1962, pour adhérer au parti, le critère unique était la participation à la guerre. Avec le temps, le phénomène biologique aidant, la composante a changé et la déviation a commencé. Le FLN n’est plus le parti des premières années d’indépendance. C’est ce parti qui a procédé à l’exploitation des terres laissées par les colons et qui a chapeauté de la gestion socialiste des entreprises. A un moment donné, ce parti s’est embourgeoisé

A-t-il dévié de la trajectoire ?
Oui. A partir des années 1980, à l’époque de Chadli, le parti FLN a dévié de la trajectoire de Novembre. C’est à cette époque qu’a été entamée la destruction de l’autogestion aussi bien agricole qu’industrielle. Les entreprises ont été morcelées puis cédées à des particuliers au dinar symbolique. C’était l’option du capitalisme sauvage. Tout cela a été fait sous l’égide du parti FLN. Cela s’est accéléré durant les années 2000.

Pour nous, le parti FLN n’est plus dans l’idéal de Novembre. Il n’a plus à parler de cette Révolution. Il n’a pas à utiliser le sigle FLN. Ils n’ont qu’à appeler leur parti comme ils veulent. Nous ne demandons pas que ce parti s’en aille, ce n’est pas notre rôle, mais sans les combattants, le sigle FLN ne vaut rien.

Pensez-vous que le parti FLN a détourné le sigle ?
Oui, les éléments de ce parti ont détourné le sigle.

On évoque souvent la loi sur le Moudjahid et le Chahid qui ne serait pas mise en application. Avez-vous une explication sur sa non-application ?
Déjà, cette loi ne répond pas à la réalité. Il n’y a pas grand-chose dans ce texte. Il faut enrichir cette loi. Le peu qu’elle contient n’a pas été appliqué.

Pourquoi ?
Il appartient aux autorités d’appliquer la loi, pas aux ayants droits. Certains au sein du pouvoir sont contre la Révolution, refusent d’accorder des avantages aux ayants droits. Souvent, les symboles de la Révolution sont attaqués. Cela n’est pas suivi de poursuites devant la justice. Une fois un policier m’a demandé de lui expliquer l’insigne d’une médaille d’ancien combattant que je portais. Il ne savait pas ce que c’était. On doit enseigner tout cela dans les écoles de police, de gendarmerie et dans les écoles publiques pour qu’on fasse la différence entre les médailles…

L’Histoire de la guerre de libération nationale est-elle bien enseignée en Algérie ?
Pas du tout ! Seules quelques bribes de cette Histoire sont enseignées. J’ai discuté une fois avec un licencié en Histoire sur l’Histoire de l’Afrique du Nord, les guerres puniques et l’avènement de l’islam. Il m’a dit n’avoir jamais entendu parler de cela (…) Depuis plus de cinquante ans, on enseigne dans les écoles algériennes que l’Emir Abdelkader et Ibn Badis. Nous avons demandé la réforme de l’enseignement de l’Histoire, mais il n’y a eu que peu d’échos parce qu’il n’y a pas de volonté, parce qu’il fallait escamoter ce qui s’est passé pendant la guerre de libération.

L’ONM travaille-t-elle pour l’écriture de l’Histoire de la guerre de libération nationale ?
Cela était toujours notre rôle. Des moudjahidin partent en emportant avec eux leurs mémoires, d’autres ont laissé des traces, mais c’est peu. Au niveau de la Wilaya III historique, nous avons créé une association pour recueillir les témoignages de nos camarades, nous n’avons pas reçu d’aide. On nous a mis les bâtons dans les roues. L’erreur est dans le fait que l’Etat entende monopoliser l’écriture de l’Histoire de la guerre de libération.

En 2018, il y a eu un débat sur la récupération des crânes de résistants algériens conservés au Musée de l’Homme de Paris. Une demande officielle a été déposée par le gouvernement algérien. Êtes-vous favorables à cette requête ?
Pour cette requête, personne n’a demandé l’avis des moudjahidin. Les autorités ont pris l’initiative en contactant les Français ou bien c’est les Français qui proposent, je ne sais pas. Nous savons que les Bouziane, Boubeghla, El Darkaoui et les autres sont morts au combat. Cela nous suffit. Comment pouvons-nous savoir que les crânes qu’on nous propose sont les leurs ? Nous ne sommes pas sûrs et nous n’avons pas les moyens de vérifier. Si nous ramenons les crânes, nous serons obligés de les enterrer, c’est la tradition musulmane qui nous le recommande. Alors, nous préférons que ces crânes restent au Musée à Paris. Les visiteurs se rendront compte de ce qu’a fait la France coloniale en Algérie. C’est un témoignage sur un acte de colonisation.

Les autorités algériennes exigent à la France la réparation pour les victimes des essais nucléaires français dans le Sud algérien dans les années 1960. Soutenez-vous cette demande ?
Nous sommes favorables. Nous avons réclamé depuis toujours la réparation pour toutes les victimes algériennes de la colonisation française de 1830 à 1962. Aujourd’hui, certains Français réclament leurs maisons en Algérie. Donc, discutons, allons vers un tribunal international. Nous pouvons les indemniser, mais ils doivent, de leur côté, nous indemniser pour tous les morts algériens. Combien vaut la vie d’un homme ? Alors, faisons les estimations. Nous verrons qui doit plus à l’autre…

Réclamez-vous des excuses à la France ?
Je ne sais pas ce que vaudra une excuse. La reconnaissance ne suffit pas. Pour nous, il faut des indemnisations. Lorsqu’on indemnise, on reconnait implicitement. En 2005, les Français ont voté une loi sur « la mission civilisatrice » de la colonisation. Ils ont donc débarqué en Algérie avec des médecins, des architectes, des ingénieurs et des enseignants pour nous « civiliser ». Tout le monde sait que les 40.000 soldats français venus avec l’artillerie napoléonienne en Algérie ont brûlé, tué, bombardé, chassé les gens de leurs terres, c’est donc cela « la mission civilisatrice » ? A part quelques individus, les Français ne changeront jamais d’avis sur l’Algérie.

Pourquoi ?
C’est dans leur nature impérialiste. Ils ont toujours rêvé de garder leur Empire. Cela est transmis de génération en génération. L’Algérie avait fait partie de la France directement, réduite à trois départements français. En partant, la France a laissé ses tripes en Algérie. C’est différent des autres pays. Avec la France, il y a eu une espèce de rupture parce que nous avons payé le prix. L’Algérie a relevé la tête face à la France. Ce n’est pas le cas de certains pays africains auxquels De Gaulle a accordé l’indépendance (dans les années 1960) sans dégâts. Résultat : la Françafrique est toujours là.

Il existe actuellement un contentieux entre l’Algérie et la France sur la restitution des archives. Comment voyez-vous l’issue de ce bras de fer ?
Entre Etats, lorsqu’on demande quelque chose, il y a toujours une contrepartie. Nous n’avons pas à demander ces archives pour la simple raison que nous n’avons pas la liste de ces archives, nous ne les connaissons pas. Elles ont été répertoriées par les Français. Si nous les réclamons, les Français vont exiger une contrepartie, nous allons payer. Il existe des archives consultables à Aix en Provence, mais il ne s’agit pas de toutes les archives concernant l’Algérie. Les Français ont laissé ce qu’ils ont voulu. Il y a peut-être de fausses archives, de faux documents. Notre postulat est que notre Histoire est dans la tête des Algériens. Nous n’avons pas été à la hauteur pour extraire de la tête de chaque Algérien ce qu’il a vu et connu durant la guerre.

A-t-on peur de la vérité ?
Exactement. Il y a des agents de la France en Algérie qui ne voudront pas de l’écriture de l’Histoire, de l’évocation d’un massacre colonial par exemple.

La France a reconnu l’assassinat de Maurice Audin comme « un crime d’Etat ». Qu’en est-il des Algériens portés disparus durant la guerre de libération nationale dont ignore encore le nombre ?
Les Français vont nous dire ce qu’ils voudront. Ils ne diront jamais la vérité. Nous savons que beaucoup d’Algériens ont été massacrés, certains ont disparu. Pendant « la bataille d’Alger », on avait parlé de 8000 disparus algériens. Peut-être que ce nombre est plus important puisque le chiffre de 8000 ne concerne qu’Alger, qu’en est-il des autres villes et régions ? Certains villages ont perdu la totalité de leurs hommes valides. Les Algériens n’ont pas de lobby à l’étranger pour pouvoir réclamer efficacement leurs droits.

Comment réagit l’ONM à la controverse, qui revient à chaque fois, sur les faux moudjahidin qui ont profité d’avantages sans avoir la qualité d’ancien combattant ?
Le faux et le vrai vont ensemble. Autant que la vérité et le mensonge ou le blanc et le noir. S’il y a des vrais moudjahidin, il doit y avoir de faux. Et s’il y a des faux, il existe à côté des vrais moudjahidin. Certainement, il existe de faux moudjahidin dans nos rangs. Il existe un certain nombre d’erreurs dans les reconnaissances de la qualité de moudjahid, certaines ont été obtenues par complaisance. Il existe aussi des défaillances dans les dossiers. Mais, on connait des gens qui, avec des compilations de textes, ont obtenu un doctorat à l’université. Il s’agit de faux docteurs. N’est-ce pas ? Préparer une thèse de doctorat exige un certain travail. Il existe aussi de faux imams, mais on n’en parle jamais ! Tout le monde n’évoque que les faux moudjahidin.

Pourquoi ?
Il s’agit de la réaction de rejetons de personnes qui n’étaient pas favorables à l’indépendance de l’Algérie. Certains sont complexés du fait qu’ils n’aient pas participé à la guerre de libération nationale par lâcheté. Ils sont en retrait mais font tout pour salir les moudjahidin.

L’ONM peut-elle faire le nettoyage dans ses rangs ?
Ce n’est pas à l’ONM de faire le nettoyage. La décision appartient à l’Etat. C’est le ministre des Moudjahidin qui signe la décision de reconnaissance de qualité de moudjahid. L’ONM peut constituer une commission, installée par arrêté ministériel, pour vérifier en collectant des témoignages de personnes ayant déjà la qualité de moudjahid. La loi prévoit une sanction en cas de faux témoignage. C’est l’appareil de l’Etat qui détient le pouvoir réglementaire et juridique qui doit faire le travail. Cela dit, certains ont perdu leur qualité de moudjahid après avoir été dénoncés et après enquête. Le devoir d’un citoyen est de prouver que tel ou tel n’est pas un vrai moudjahid. La dénonciation anonyme n’a pas de valeur.

Quel est le nombre d’adhérents à l’ONM actuellement ?
Entre 80.000 et 100.000.

Quelle est la position de l’ONM par rapport à la situation politique actuelle du pays ?
Je répète que nous ne sommes pas un parti politique. Nous pouvons apporter notre contribution si on nous le demande. Nous sommes favorables à un dialogue national, à l’installation d’un nouveau gouvernement formé de technocrates, à la création d’une instance indépendante de l’appareil de l’Etat pour organiser les élections présidentielles et les superviser. L’Etat doit assurer l’intendance. Nous devons sortir de la méthode naegelienne (fraude électorale). Le reste appartient au peuple.

Quel bilan faites-vous de la gestion d’Abdelaziz Bouteflika ?
Tout bilan porte une part négative et une part positive. Le parfait n’existe pas. Il y a eu une période ténébreuse durant la présidence de Bouteflika. Nous ne savons pas s’il était vraiment lucide ou pas. Il y a beaucoup d’inconnus. La deuxième moitié de la présidence de Bouteflika fut négative de par ses résultats sur le terrain avec la dégringolade de l’économie du pays, l’accélération de la corruption et l’existence d’investisseurs qui n’apportaient rien et une dilapidation organisée et planifiée des deniers publics. A son arrivée au pouvoir, il a posé quelques pierres à l’édifice pour faire sortir l’Algérie de la décennie noire.

Bouteflika est-il membre de l’ONM ?
Oui puisqu’il a participé à la guerre de libération et donc membre de droit. Il a même été un président d’honneur.

A quand la tenue du prochain congrès de l’organisation ?
Le Congrès aurait dû se dérouler déjà. Avec ce qui se passe actuellement, les assises sont reportées sine die. On ne sait pas encore si on peut les organiser avant la prochaine élection présidentielle ou pas. Nous allons toutefois installer une commission de préparation du congrès.