Argent du pétrole et autres affaires : Ces responsables déjà confondus par les Panama papers

Abdelghani Aichoun, El Watan, 17 juin 2019

Les poursuites judiciaires lancées, ces dernières semaines, pour des affaires liées à la corruption à l’encontre d’anciens responsables de l’Etat ou d’hommes d’affaires proches du cercle de l’ancien président de la République, dont certains ont déjà été placés en détention provisoire, alors que d’autres ont été mis sous contrôle judiciaire, donnent une idée sur la manière avec laquelle a été géré le pays depuis l’arrivée à la tête de l’Etat de Abdelaziz Bouteflika.

Il y a quelques années, les révélations dites des Panama Papers, une fuite de près de 12 millions de documents confidentiels en 2016, appartenant au cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, qui donnent des informations sur plus de 214 000 sociétés offshore, ont mis en lumière l’implication de personnalités algériennes, dont des ministres ou leurs proches, dans la création de sociétés offshore destinées éventuellement à faire transférer de l’argent, et dont l’identité des détenteurs de ces comptes liés à ces sociétés est difficilement identifiable, chose devenue finalement possible grâce à la fuite de ces documents. A cet effet, l’accent avait été mis, entre autres, sur l’«argent» du pétrole, et les «commissions» offertes dans le cadre de l’octroi de beaucoup de marchés de la compagnie pétrolière nationale Sonatrach.

Des affaires dans lesquelles sont impliquées des proches de l’ancien ministre de l’Energie, Chakib Khelil, poursuivi dans un premier temps par l’Algérie (un mandat d’arrêt international avait même été lancé à son encontre) avant que la procédure ne soit annulée, puis réactivée ces dernières semaines dans le sillage du hirak. Et celui qui avait été le plus cité, en relation avec l’affaire dite Saipem, compagnie pétrolière italienne, partenaire dans des projets avec Sonatrach, est Farid Bedjaoui, neveu de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Mohamed Bedjaoui.

Farid Bedjaoui avait été accusé par la justice italienne d’avoir touché «de la part de Saipem l’équivalent de 205 millions de dollars par l’intermédiaire de la compagnie Pearl Partners Ltd, domiciliée à Hong kong», comme rapporté par Le Monde dans son édition du 26 juillet 2016. «La quasi-totalité des montages offshore ayant servi de lessiveuse à ces commissions et rétrocommissions ont été lancés par la fiduciaire suisse Multi Group Finance, à Lausanne, pour le compte de Farid Bedjaoui, et exécutés entre 2007 et 2010 par le cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca», a ajouté le journal français.

Omar Habour, proche de Khelil, cité également dans le dossier Saipem-Sonatrach, «disposait de mandats sur six compagnies offshore créées par Mossack Fonseca à travers Ludovic Guignet, dont certaines ont changé de main entre-temps pour bénéficier notamment à l’épouse de Chakib Khelil, Najat Arafat, à la fille de Abdelmalek Sellal, Rym», a également ajouté Le Monde dans son enquête coordonnée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), sur la base des documents Panama Papers obtenus par la Süddeutsche Zeitung. Les deux hommes font face aujourd’hui à des poursuites judiciaires. Sellal a été mis en détention provisoire alors que Khelil est convoqué par la Cour suprême.

D’autres secteurs concernés

Bien évidemment, il n’y a pas que le secteur des hydrocarbures qui a été cité dans ces documents, puisque, par exemple, l’ancien ministre de l’Industrie et des Mines, Abdessalem Bouchouareb, aujourd’hui en proie lui aussi à des soucis avec la justice algérienne, est également détenteur de comptes offshore.

Tout comme d’ailleurs l’homme d’affaires Ali Haddad, ancien président du Forum des chefs d’entreprise, en détention depuis le 31 mars dernier.

«Selon les documents et courriels obtenus par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung et le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), sur lesquels ont travaillé plus de 100 rédactions (dont Le Monde), Ali Haddad apparaît comme le bénéficiaire économique d’une compagnie enregistrée par Mossack Fonseca en novembre 2004 aux îles Vierges britanniques. Kingston Overseas Group Corporation (KOGC) est administrée par son fondé de pouvoir, Guy Feite, un Français établi au Luxembourg, qui gère par ailleurs une société offshore au Panama pour le compte de Abdessalem Bouchouareb, le ministre algérien de l’Industrie et des Mines», a encore indiqué Le Monde le 16 mai 2017.

Bien évidemment, le fait de créer une société offshore n’est pas en soi une infraction, mais le rythme et l’importance des dépôts bancaires et le fait de vouloir cacher l’identité des «bénéficiaires économiques» de ces sociétés poussent les uns et les autres à se poser des questions.

Plusieurs autres personnalités ont également été citées dans ces documents du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca. En Algérie, aucune enquête judiciaire n’a été diligentée au moment des faits (2016 et 2017).

Il aura fallu que les citoyens sortent par millions dans les rues pour que la justice se mette en branle. Personne n’a pu, par ailleurs, établir avec exactitude le montant des sommes transférées – si cela est prouvé bien entendu – ni l’identité de leurs auteurs.

Ce qui est certain, par contre, c’est que beaucoup de responsables, d’hommes d’affaires algériens, ou leurs proches, ont créé des sociétés offshore alors que leurs statuts et leurs fonctions ne le permettaient pas normalement. Dans certains cas, les poursuites judiciaires lancées aujourd’hui contre ces personnalités ne sont que l’aboutissement «logique» des lourds soupçons qui pesaient sur elles. Cela renseigne aussi sur le degré de déliquescence qu’a atteint l’Etat algérien. Et ces affaires ne sont pas prêtes d’être closes.