L’industrie du ciment atteint une surproduction de plus de 100% : L’énorme gaspillage de Bouchouareb

Said Rabia, El Watan, 12 juin 2019

En 2015, l’Algérie importait 5,6 millions de tonnes de ciment. Abdessalem Bouchouareb, le très controversé ministre de l’Industrie et des Mines, était déjà à son poste depuis 2012. Il était revenu aux affaires après 18 ans de traversée du désert.

Ce qu’il fera au ministère de l’Industrie est incroyable. Notamment pour la filière du ciment. Sans stratégie ni vision, Abdessalem Bouchouareb décida d’investir massivement dans la production de ciment.

L’investissement dans ce secteur était une nécessité absolue pour le pays afin de subvenir aux besoins d’un secteur en développement, celui du bâtiment et des travaux publics.

Seulement, 5 ans après, l’Algérie se retrouve avec un nombre important d’usines de production de ciment et une offre qui a atteint 47,2 millions de tonnes alors que la demande ne dépasse pas 21 millions de tonnes. Une surproduction de 26,2 millions de tonnes.

Plus de 100% de ce que demande la consommation domestique. Aucun pays au monde n’a fait ce que l’Algérie a fait en 6 ans. La surcapacité à elle seule dépasse de loin la production française qui est de 17 millions de tonnes. La production algérienne du ciment est même plus importante que celle de l’Italie et de la France réunies.

Le problème n’est pas dans les capacités de production elles-mêmes, mais dans le fait qu’il n’existe pas de débouchés commerciaux pour le produit.

Selon les spécialistes du secteur, «la production massive de ciment suppose le maintien des programmes volontaristes de construction de logements et d’infrastructures de base, ce qui n’est pas le cas de l’Algérie avec la crise économique qui la secoue depuis la chute vertigineuse des prix du pétrole sur le marché international».

Les arguments des responsables de l’industrie assurant que l’Algérie va se tourner vers l’exportation du ciment n’est que de l’esbroufe.

Tout le monde le sait : le pays ne possède pas la logistique nécessaire pour exporter des quantités importantes de ciment, notamment les infrastructures portuaires. Mieux, il faut savoir aussi, affirment les professionnels et les experts du secteur, que 95% de la production mondiale du ciment est consommée dans un rayon de 300 kilomètres. Mauvais augure pour cette filière industrielle. Selon nos sources, le ciment s’exporte mal.

Le ratio poids/valeur est l’un des plus faibles car au-delà de 300 kilomètres du lieu de sa production, les frais de logistique engendrés correspondent quasiment au prix de revient du ciment qui fluctue au niveau international entre 45 et 61 dollars la tonne.

Le marché méditerranéen étant saturé, le seul marché captif qui reste à l’Algérie est le marché de l’Afrique de l’Ouest avec un potentiel d’environ 17 millions de tonnes. Mais là aussi, c’est un marché qui n’est pas pérenne parce que les capacités de production sont en cours de réalisation dans cette région de l’Afrique.

Des experts soulignent que ce marché tournera lui aussi avec des capacités de production locales. Selon une expertise publiée par le journal Le Monde, des cimentiers s’installent déjà, entre autres, au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Gambie, au Ghana, en Guinée et Guinée-Bissau, au Liberia, au Mali, au Niger, au Nigeria, en Sierra Léone, au Togo, et au Sénégal.

Même la Mauritanie investit également dans la production du ciment. Comment placer la production algérienne sur cette partie du continent ? La production algérienne fait face à une compétition féroce sur ce marché ouest-africain.

Ce dernier est aussi «alimenté par des cimentiers leaders très performants autour de la Méditerranée avec des usines proches ou reliées aux ports». «Comment conquérir ces marchés avec des usines éloignées des ports sans aucune expertise ?» s’interrogent les opérateurs économiques du secteur.

Ces derniers estiment que même avec «la conjugaison de tous leurs efforts sur le marché international, les opérateurs activant en Algérie ne peuvent écouler qu’entre 4 et 5 millions de tonnes, ce qui représente 30% des parts du marché».

Comment exporter alors l’excédent de production, une surcapacité de 100% ? Les responsables du secteur de l’industrie qui bombaient le torse à chaque opération d’exportation de petites quantités de ciment en mettant l’accent sur le surplus de production qui sera de 25 millions de tonnes en 2020, sont confrontés à la sévère réalité du marché, mais surtout aux résultats de leur imprévoyance.

Une industrie énergivore et polluante

L’on se rend compte aujourd’hui que c’étaient surtout des opérations de marketing politique pour achalander le bilan sans relief de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika.

Car la réalité est tout autre. L’investissement dans l’industrie du ciment n’a été ni pensée ni calculée. Outre le fait qu’une bonne part des cimenteries appartient à des privés qui n’ont rien à voir avec le métier, au-delà d’un certain seuil de production, cette industrie n’est plus rentable.

Quelle rentabilité peut avoir par exemple l’implantation d’une cimenterie à Adrar d’une capacité d’un million de tonnes ? Selon nos sources, l’usine appartenant à un milliardaire de la région, qui a pignon sur rue, Ali Hamel, député du FLN, et vice-président de l’Assemblée populaire nationale (APN) fonctionne aujourd’hui à 50% de ses capacités à cause du manque de débouchés pour le produit.

D’après les spécialistes, le secteur traverse une grave crise. La wilaya de Biskra à elle seule produit près de 8 millions de tonnes, 7,7 millions exactement. 2,7 sont produits par Cilas Biskra, un partenariat entre LafargeHolcim et un privé algérien. 5 millions de tonnes sont produits par Biskria Ciment et Biskria ciment 2 et 3 appartenant à un homme d’affaires qui a défrayé la chronique il y a quelques mois avec l’importation de 17 conteneurs d’ordures et de déchets plastiques.

Il s’agit de Amouri Laroussi. Selon nos informations, ses usines de Biskra ont cessé de tourner à plein régime. En réalité, toutes les cimenteries que compte le pays fonctionnent à 50% de leurs capacités.

Résultat logique avec une surproduction de plus de 100%. Ceux qui sont derrière cette hérésie industrielle le savaient. Les responsables de cette catastrophe économique ne pouvaient pas s’empêcher de servir les copains. C’est ainsi que le groupe ETRHB Haddad a lancé deux cimenteries en 2016, l’une à Djelfa et l’autre à Relizane.

Les usines des trois hommes d’affaires produiront au terme de l’année prochaine plus de la moitié de la production française, qui a été de 15,9 millions de tonnes en 2018, et bien plus que le Royaume-Uni et l’Australie.

En autorisant l’éclosion des cimenteries comme des champignons, le gouvernement a mis l’industrie du ciment dans la difficulté, notamment le Groupe industriel des ciments d’Algérie (GICA) qui a été créé en novembre 2009 par décision de l’Assemblée générale extraordinaire, suite à la transformation juridique de l’ex-Société de gestion des participations (SGP) «Industrie des Ciments».

Gica, qui détient 12 cimenteries, avait atteint une production record en 2017 en dépassant ses prévisions qui étaient de 13 176 110 tonnes de ciment en 2017. Le groupe, indiquent nos sources, se serait plaint de cette situation aux responsables qui n’ont donné aucune réponse à ses doléances.

Selon des estimations, cette gabegie orchestrée par l’ancien ministre de l’Industrie et des Mines, Abdessalem Bouchouareb, s’élève à 4 milliards de dollars. Le problème est que tous ces investissements dont la rentabilité s’avère aléatoire sont financés par les banques publiques.

Comment ces dernières pourraient-elles se faire rembourser si les usines ne tournent plus ? Si les responsables de cette catastrophe n’ont pas été regardants sur la rentabilité et la viabilité de ces projets, on se demande alors si l’objectif n’était pas le transfert de devises à l’étranger. Dans le milieu des affaires, on parle de la surestimation des usines construites.

Au lieu de 110 dollars la tonne – la norme internationale –, en Algérie le coût se serait élevé des fois à près de 300 dollars la tonne.

Les responsables du pays qui sont à l’origine de la ruine de l’économie nationale n’ont mesuré également ni le coût énergétique de ces cimenteries, qui avoisinerait les 120 millions d’euros, soit 2,5 euros la tonne, ni le coût environnemental puisque l’industrie du ciment est l’une des plus polluantes au monde.