Verrouillage du champ politique, bâillonnement des médias et répression : Le pouvoir veut-il vraiment un dialogue sincère ?

Madjid Makedhi, El Watan, 09 juin 2019

Le pouvoir a-t-il une réelle volonté de solutionner la crise politique en cours, en allant vers un vrai changement ? Veut-il répondre favorablement aux revendications du mouvement populaire et les satisfaire entièrement ?

Plus de trois mois après le début du mouvement qui a fait barrage au 5e mandat du Président déchu, les tenants du pouvoir ne montrent aucun signe d’engagement dans le sens de la mise en place d’une vraie démocratie. Pis, ils réinstaurent les mêmes pratiques qui ont prévalu durant l’état d’urgence qui a été, pourtant, levé officiellement depuis 2011 : verrouillage du champ politique, bâillonnement des médias et répression…

Ce constat n’est pas une vue de l’esprit. C’est un fait vérifié et vérifiable. La vraie nature du système contesté revient au galop. En effet, après une courte ouverture enregistrée durant les premières semaines qui ont suivi le déclenchement de la révolte populaire, les tenants du pouvoir ont décidé de fermer la parenthèse, tout en distillant un discours tendant à faire croire qu’ils souhaitent arriver à un consensus national pour sortir de cette impasse politique. Au moment où le chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah, et avant lui le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah, appellent au dialogue, aucune mesure d’apaisement n’est prise.

Depuis plusieurs semaines déjà, les manifestations pacifiques qui drainent des millions de personnes chaque semaine sont constamment entravées, voire réprimées. C’est notamment le cas à Alger, placée sous un état de siège chaque vendredi, où les tenants du pouvoir recourent à la répression.

Des centaines de personnes ont été interpellées, durant le mois de mai dernier. Elles sont conduites de force aux commissariats de police où elles sont maintenues jusqu’en début de soirée, tout en leur faisant subir un harcèlement moral abject. Les accès à la capitale sont aussi fermés par des barrages de la gendarmerie qui renvoient, illégalement, tout citoyen soupçonné d’être un manifestant potentiel. Le but est clair : affaiblir la mobilisation à Alger.

Les médias sous haute pression

Parallèlement à la répression, le pouvoir réel met aussi en branle une batterie de mesures visant à réduire drastiquement l’activité politique et verrouiller les espaces d’expression. Outre l’emprisonnement des personnes pour des délits d’opinion, de nombreux acteurs politiques ayant réussi à gagner l’estime du mouvement populaire sont frappés d’ostracisme. Ils sont empêchés de tenir des conférences dans plusieurs wilayas du pays, comme ils sont interdits de passage sur les plateaux des chaînes de télévision, publiques et privées. Le même sort est réservé aux responsables des partis et aux personnalités nationales qui n’épousent pas la feuille de route du pouvoir et qui appellent à une période de transition.

Plus grave encore, les médias, censés accompagner le mouvement en ouvrant des débats contradictoires permettant l’émergence de propositions de sortie de crise, sont placés sous haute pression. Les chaînes de télévision, qui ont commencé à se libérer avec le début du mouvement populaire, sont contraintes, depuis plusieurs semaines, à pratiquer la censure et l’autocensure. Elles n’assurent d’ailleurs plus les couvertures en direct des marches populaires, comme elles travestissent sciemment les messages des manifestants. La presse écrite, gravement fragilisée par le tarissement de la manne publicitaire, est soumise aussi au même diktat du pouvoir qui utilise à nouveau son arme fatale.

Pourtant, il y a seulement quelques semaines, le ministère de la Communication et le gouvernement Bedoui ont promis publiquement de mettre un terme aux pratiques de l’ancien régime en répartissant équitablement la manne publicitaire de l’ANEP.

Finalement, il n’en est rien. La liberté de la presse est soumise sérieusement à rude épreuve. Cela renseigne clairement sur les véritables intentions du pouvoir, qui n’affiche aucune volonté de mettre en pratique son discours et de préparer le terrain à un début de sortie de crise, qui risque de durer encore longtemps. Le dialogue ne se fait pas à sens unique…