Bensalah ne convainc pas (discours intégral)

Alors que les Algériens s’apprêtent à manifester pour le 16e vendredi consécutif

Nassima Oulebsir, El Watan, 07 juin 2019

Rien de nouveau sous le soleil. Dans son premier discours depuis l’annulation de la présidentielle à l’issue de laquelle il était censé remettre le pouvoir, le chef de l’Etat Abdelkader Bensalah, affaibli et presque «méconnaissable», s’est adressé hier à la nation.

Trois points phares se dégagent d’un discours de quelques minutes seulement. Premièrement, il ne partira pas, comme «exigé» par le peuple et par la Constitution aussi. «… Il revient au chef de l’Etat de convoquer de nouveau le corps électoral et de parachever le processus électoral jusqu’à l’élection du président de la République et la prestation du serment constitutionnel…

Cette situation m’oblige donc à continuer à assumer la charge de chef de l’Etat jusqu’à l’élection du président de la République et je suis parfaitement conscient de l’ampleur de cette responsabilité», a-t-il dit. Deuxièmement, organiser l’élection présidentielle dans «des délais raisonnables».

Il n’a annoncé ni date ni délai. Et au chef de l’Etat d’ajouter : «D’où ma certitude que l’organisation d’une présidentielle dans des délais acceptables, sans aucune perte de temps, constitue l’unique voie et la plus efficace politiquement et la plus rationnelle démocratiquement».

Troisièmement, il a appelé la classe politique, la société civile et les personnalités nationales à «opter pour la voie du dialogue inclusif en vue de poser les jalons du processus de concertation» afin de sortir de la crise politique que traverse le pays. Un appel pour aboutir à l’organisation d’élections transparentes et démocratiques.

Il a invité «la classe politique, la société civile et les personnalités patriotiques nationales, jalouses du devenir de l’Algérie, à opter pour la voie du dialogue inclusif en vue de poser les jalons du processus de concertation que l’Etat s’emploiera à organiser dans les meilleurs délais, à débattre de toutes les préoccupations portant sur la prochaine échéance présidentielle, et partant, tracer une feuille de route devant aider à l’organisation du scrutin dans un climat d’entente et de sérénité».

La Constitution prévoit que l’intérim de Bensalah dure 90 jours, durant lesquels il doit organiser une présidentielle – qui était prévue le 4 juillet – et remettre le pouvoir au nouvel élu. Mais, en rejetant le 2 juin les deux seuls dossiers de candidature, le Conseil constitutionnel a constaté «l’impossibilité» de la tenue du scrutin du 4 juillet. En chargeant M. Bensalah de «convoquer» une nouvelle élection, le Conseil constitutionnel a de facto prolongé sine die l’intérim, jusqu’à la prestation de serment d’un nouveau président élu.

Dimanche dernier, le Conseil constitutionnel avait indiqué que Bensalah «resterait» à son poste de chef de l’Etat par intérim, et ce, «jusqu’à l’élection du président de la République et la prestation de serment constitutionnel» du prochain président, prolongeant de fait la mission de Bensalah. «Il revient au chef de l’Etat de convoquer de nouveau le corps électoral et de parachever le processus électoral jusqu’à l’élection du président de la République et la prestation de serment constitutionnel», a estimé le Conseil constitutionnel dans un communiqué diffusé ce dimanche suite à l’annonce du rejet des deux candidatures à l’élection présidentielle prévue pour le 4 juillet.

Et d’ajouter : «Il y a lieu de réunir les conditions adéquates pour l’organisation de cette élection dans la transparence et la neutralité en vue de préserver les institutions constitutionnelles qui concourent à la réalisation des aspirations du peuple souverain», a par ailleurs indiqué le Conseil constitutionnel. Mais, il s’agit en réalité d’une situation qui n’était pas prévue par le Constitution.

Fatiha Benabou, constitutionaliste, indique : «La convocation du corps électoral est légale par rapport à l’article 136 de la loi électorale. Cette disposition est assez large pour permettre autant de convocations que nécessaire, c’est-à-dire qu’elle ne limite pas juridiquement le chef de l’Etat. Mais le départ de Bensalah, exigé également par le peuple, doit intervenir dans les jours à venir. En revanche, selon mon interprétation de l’article 102 de la Constitution, la période de l’intérim est limitée à 90 jours non renouvelables. Il doit partir, normalement, après le 8 juillet 2019, car son mandat prend fin», selon la constitutionnaliste.

Le lendemain de l’annonce du Conseil constitutionnel, un groupe de huit partis de l’opposition ont rejeté en bloc cette option, qualifiée d’anticonstitutionnelle. L’UFDS, Talaie El Hourriyet, le MSP, le parti El Adala, Al Binaa, le PLJ, le parti Fadjr Al Jadid, et le mouvement Ennahda ont jugé «anticonstitutionnelle» cette décision qui n’est pas conforme aux aspirations du peuple, selon eux.

Le discours prononcé hier à la veille du 16e vendredi consécutif de protestation n’a rien apporté de nouveau. La mobilisation, selon les appels lancés encore sur les réseaux sociaux reste «intacte».

Du moins pour les premières réactions enregistrées, Bensalah ne semble pas avoir convaincu et répondu aux demandes du peuple. Les Algériens s’apprêtent à manifester aujourd’hui, premier vendredi après le mois de Ramadhan qui ne les a pas empêchés de maintenir la mobilisation et d’occuper pacifiquement les rues dans tout le pays, avec toujours les mêmes revendications : le rejet d’une transition gérée par les symboles du système, incarnés par les 2B ; Abdelkader Bensalah et Noureddine Bedoui !


Discours intégral du Chef de l’Etat, Abdelkader Bensalah

Maghreb Émergent, 6 juin 2019

  « Au nom d’Allah, Le Clément, Le Miséricordieux,

Prière et paix sur Son vertueux messager, Sa sainte famille et ses compagnons jusqu’au Jour du Jugement dernier,

 A l’occasion de la fête bénie de l’Aïd El Fitr, dont Allah a gratifié notre peuple après le mois de jeûne et de piété, je félicite chaleureusement tous les Algériens et Algériennes à l’intérieur et à l’extérieur du pays, priant Le Tout-Puissant d’agréer leurs actes de dévotion et de prière et de combler l’Algérie de paix, de sécurité et de prospérité.

                               Chers concitoyens, Chères concitoyennes,

Comme vous le savez tous, le Conseil constitutionnel a prononcé, le dimanche 02 juin 2019, le rejet des deux dossiers de candidature déposés auprès de lui en vue de l’élection du Président de la République prévu le 4 juillet 2019, déclarant ainsi l’impossibilité de tenir cette échéance à la date prévue et sa réorganisation de nouveau.

Il a considéré que dès lors que « la Constitution prévoit que la mission essentielle dévolue à celui investi de la charge de Chef de l’Etat est d’organiser l’élection du Président de la République, il y a lieu de réunir les conditions adéquates pour l’organisation de cette élection dans la transparence et la neutralité en vue de préserver les institutions constitutionnelles qui concourent à la réalisation des aspirations du peuple souverain ».

Aussi, a-t-il conclu « qu’il revient au Chef de l’Etat de convoquer de nouveau le corps électoral et de parachever le processus électoral jusqu’à l’élection du Président de la République et la prestation du serment constitutionnel ».

                Chers concitoyens, Chères concitoyennes,

Cette situation m’oblige donc à continuer à assumer la charge de chef de l’Etat jusqu’à l’élection du Président de la République, et je suis parfaitement conscient de l’ampleur de cette responsabilité.   

                Chers concitoyens, Chères concitoyennes,

Cette situation exceptionnelle nous interpelle tous sur l’impératif de faire appel à notre intelligence collective en vue de faire prévaloir la sagesse et la pondération nécessaires pour surmonter les obstacles à l’origine de la conjoncture actuelle et construire ensemble la prochaine étape, en lui réunissant les conditions indispensables ainsi que les mécanismes à mettre en place afin de garantir à la Présidentielle toutes les chances de succès.

                Chers concitoyens, Chères concitoyennes,

J’ai appelé, de bonne foi lors de mes précédents discours, au dialogue et à la concertation, en me suis engagé devant vous à garantir au scrutin présidentiel toutes les conditions d’une élection régulière, libre et transparente, telle que souhaitée par notre peuple.   

                Chers concitoyens, Chères concitoyennes,

Cette nouvelle étape est incontestablement une opportunité précieuse pour restaurer la confiance et mobiliser les forces patriotiques nationales en vue de construire le consensus le plus large possible autour de l’ensemble des questions en rapport avec les aspects législatif, réglementaire et organisationnel de cette élection, et sur les mécanismes de son contrôle et sa supervision.

Ainsi, j’invite la classe politique, la société civile et les personnalités patriotique nationales, jalouses du devenir de l’Algérie, à opter pour le dialogue inclusif en tant que voie menant à la participation au processus de concertation que l’Etat s’emploiera à organiser dans les meilleurs délais, à débattre de toutes les préoccupations portant sur la prochaine échéance présidentielle, et partant, tracer une feuille de route devant aider à l’organisation du scrutin dans un climat d’entente et de sérénité.

L’Algérie a besoin, en effet, de réformes et de nouveaux horizons aux plans politique et socioéconomique, un vœu clairement et pacifiquement exprimé par notre peuple qui doit également faire face à de nombreux et ô combien difficiles défis et enjeux nécessitant la mobilisation de toutes les forces vives.

Ma conviction est profonde que seul le président de la République, élu démocratiquement, jouira de la confiance et de la légitimité requises pour lancer ces réformes et contribuer à relever les défis qui se posent à notre Nation, d’où ma certitude que l’organisation d’une Présidentielle dans des délais admissibles, sans aucune perte de temps, constitue l’unique voie et la plus efficace, politiquement et la plus rationnelle, démocratiquement.

A ce propos, je réitère mon appel à toutes les parties concernées à participer au processus consensuel et à faire prévaloir la sagesse et l’intérêt du peuple, tant dans leurs débats que dans leurs revendications. De même que je les exhorte à saisir cette nouvelle opportunité pour s’impliquer pleinement dans la concertation que nous prônons aujourd’hui plus que jamais.

                Chers concitoyens, Chères concitoyennes,

Le temps étant précieux, j’exhorte tout un chacun à s’atteler sérieusement à la recherche de solutions consensuelles devant permettre l’organisation d’une élection Présidentielle régulière dans un climat de rivalité transparent.

Cet appel est adressé également à toutes les bonnes volontés, celles dont le leitmotiv est l’amour de la patrie et l’abnégation à son service, celles qui ont foi en l’élan collectif et en la maturité de notre peuple et bannissent toutes formes d’exclusion et d’aventurisme, particulièrement lorsqu’il est question de l’avenir de l’Algérie.

Gloire à nos martyrs,

 Vive l’Algérie »