De quoi, le Mouvement du 22 février est-il le nom ?

Ghania Mouffok, 31 mai 2019

Dans les discours qui s’affrontent, s’opposent et s’imposent actuellement en Algérie sur le marché des idées, dans le désir de penser de l’alternative il y a un mot, une métaphore qui les traverse tous : le mot « feuille de route ». Né en accompagnement du Mouvement du 22 février, ce mot est sur toutes les langues : l’armée, la société civile, les experts, les politiques, les journalistes, et par mimétisme les citoyens et citoyennes, sur les réseaux sociaux ; tous l’ont adopté tel un mot magique censé fabriquer du langage politique et qui sait, In chAllah, de l’avenir.

« Les feuilles de route » se suivent et se ressemblent, les lire est aussi pénible que de lire un compte-rendu de notables et de notaires, elles ne disent jamais d’où elles parlent, elles ne proposent aucun récit de ce qui nous arrive, elles ne font pas chemin d’histoire. 
On n’a vu personne s’en emparer pour les défendre, les porter, s’en saisir parce que ce mot n’est pas à la hauteur de la situation historique que nous vivons : a-t-on jamais vu un peuple se soulever pour une « feuille de route » ? Un mot si pressé d’en finir qui ne prend pas son temps qui clôture l’espace et le temps. C’est un mot fermé alors que tout est ouvert. Les mots sont importants, ils ne sont pas là simplement pour communiquer mais pour faire « langage » pour construire du rapport à l’autre, construire des sujets dans un rapport au monde. Des sujets et non pas des soldats qui, munis d’une « feuille de route », partiraient d’un point à un autre comme une simple performance militaire décidée par un état-major.

Participant du jargon militaire, de l’algorithme informatique et de la livraison de marchandises, il nous faut questionner ce mot : qu’est- ce qu’il fait là au milieu de notre casse-tête : comment fait-on pour sortir de la tyrannie et de son insupportable « gouvernance » quand on est des millions ?

« Feuille de route » ? c’est le niveau zéro de l’imaginaire.

Mais par quel chemin ce mot nous est-il venu alors que nous pensions célébrer la « fête de l’imaginaire », l’ouverture « du champ des possibles » aurait dit mon ami Salah, le poète, en marchant par millions ? Sans doute par les mêmes chemins que ceux qu’empruntent les mots « marchandises », « gagnant- gagnant », « pragmatisme », « austérité », « réalisme », « libéralisme », « il ne faut pas rêver ». 
Si on cherche ce mot, on apprend qu’il est passé dans la langue de la politique, le langage diplomatique, en 2003, avec ce que l’on a appelé le quartette, USA, Russie, ONU et Union Européenne, à propos du règlement du conflit israélo-palestinien qu’ils ont pensé résoudre avec « Une feuille de route pour la paix », de roadmap, en anglais. Mauvaise inspiration, vu la paix en Palestine parce que le mot « feuille de route » qui prétend résoudre en expert, cache en vérité des projets décidés ailleurs, par d’autres que les concernés, sous ses airs de neutralité bienveillante.

Ce mot a une histoire, il a accompagné cette nouvelle langue imposée par les Institutions internationales aux services de l’ordre mondial dominé par le marché, la marchandisation du monde, où tout est marchandise : l’eau, le vent, la terre et même les hommes et les femmes. Il charrie avec lui, les mots « gouvernance », « société civile » qui bannissent l’histoire de chaque peuple, chaque société pour imposer le même chemin à chaque pays, chaque communauté au service des marchés. Dans une belle critique des mots depuis l’expérience des démocraties occidentales, Olivier Starquit, (un canadien qui lui aussi aime à renifler les mots), explique : « En sommes la gouvernance traduit bien la destruction de ce qui impliquait une responsabilité collective, c’est-à-dire la politique. Il ne s’agit plus de politique mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde ».

« Feuille de route » c’est une métaphore qui cache – pour certains sans penser à mal- la matrice dans laquelle elle est née et qui consiste à donner à des « experts neutres et vertueux » le pouvoir de remplacer l’art de la politique par l’expertise et ses moyens. « Des technocrates ». Un technocrate nous dit le Larousse est : « (un) homme, (une) femme politique ou (un) haut fonctionnaire qui fait prévaloir les données techniques ou économiques sur les facteurs humains ». Leur addition donne une « technocratie », soit un « système politique ou économique dans lequel les experts et fonctionnaires supplantent, en fait ou en droit, les responsables politiques dans la prise des décisions. »
En Algérie ces technocrates seraient « de fait » désignés pour gérer la transition avec pour seul légitimité leur expertise technique, comme on gère une entreprise privée en faillite, sans trop se soucier du « facteur humain » et sans aucune légitimité ou responsabilité politique devant ceux qui leur confèrent ce droit. 
Le temps de voir, le temps de calmer la tempête portée par des passions humaines.

Mais de quoi, de qui sont-ils les experts ?

Lire attentivement ce que proposent ces « feuilles de route » – et sans douter de la volonté sincère et peut-être naïve de leurs rédacteurs – c’est lire une brève liste de moyens, en gros les mêmes, présenté comme des instruments, « gouvernement de transition », « instances de transition ». Des moyens vides de contenu à part « gérer les affaires courantes ».

L’art des experts est de réduire « les problèmes politiques en problèmes techniques » ce qui leur permet de prétendre arriver « au consensus » en gommant ce qui, justement, ne fait pas consensus, c’est à dire ce qui fait la complexité et l’intérêt du débat politique et public, si nécessaire en ce moment d’histoire.

A peine ouvert, le voilà refermé, laissé au bon soin des « experts », excluant de fait, les militants ou les militantes politiques porteurs de convictions, de projets contradictoires à débattre. Les experts ne sont pas payés pour avoir des projets mais des solutions. 
Pour s’en convaincre il suffit d’entendre les solutions que propose l’expert le plus accompli, le plus cohérent, le plus brillant actuellement en Algérie : Mr Benbitour, ancien chef du gouvernement. Tout est prêt, tout est prévu, « la feuille de route » installée il ne lui restera plus qu’à appliquer les solutions qui en découlent comme l’eau de la source. 
En direction « du peuple », le seul mot entendu c’est « austérité », c’est la seule solution, de celle qui s’impose telle une évidence dès que les « experts » déclarent que les ressources financières sont rares. Cette solution n’a-t-elle pas été labellisée, mondialisée par « les experts des experts », la Banque Mondiale et le FMI ?

Il n’y a pas d’autre choix, « le peuple » devra se serrer la ceinture et en plus sans rouspéter puisqu’il est partie prenante du consensus.

Sur le fond ce que propose Benbitour « au peuple », n’est pas loin de ce que lui proposait A. Ouyahia, chef du gouvernement déchu, quand il nous invitait à perdre la mauvaise habitude de manger des yaourts à n’importe quelle heure. Le débat n’est plus de fond mais de forme et c’est dans cette subtile différence que réside le génie des technocrates. 
Et pendant que le peuple consentira à économiser l’argent du pétrole, l’argent public sera investi dans de « grands pôles » posés de ci de là sur cette terre épuisée qu’est l’Algérie. Une autre constante dans ce pays où ceux qui nous gouvernent considèrent que tout ce qui est petit est insignifiant. Il faudra encore creuser les bouts de terre épargnés, ouvrir des chantiers énormes, écrasants, ne rien réparer de ce qui est existant, de ce qui est petit, modeste, ne pas se soucier d’écologie, de l’eau, de la terre, de la poussière, ne rien réparer du tissu social défait, de cette si petite chose qu’est un être humain.

Quant au secteur informel, dit-il, en direct de l’Université de Tizi-Ouzou où il était invité et interrogé sur cette question, Mr Benbitour répond en substance : il faudra continuer à faire avec…pour ne pas perdre de temps. A partir de cette brillante démonstration : par exemple, dit-il, si vous avez besoin de vous faire livrer une marchandise sur le marché formel (avec impôt et transparence des acteurs), que de temps perdu, alors que si vous restez sur le marché informel (sans paperasse, ni état) vous êtes livrés en quelques heures. C’est bien connu pour les experts le temps n’est qu’argent.

On ne sait pas ce qu’il adviendra dans cette technocratie de l’avenir les 4 millions de personnes, soit plus de 69% de l’emploi masculin qui travaillent dans cette zone grise, « une économie de jobs de faible qualification, de bas salaire, au travail non déclaré, aux heures supplémentaires non payées ou non majorées. En un mot une économie sans consistance productive qui tourne fondamentalement le dos aux attentes et aux aspirations des forces vives du pays, avec des solutions sans lendemain(…) ».

Alors entre austérité et informel, les petits d’homme n’auront pour survivre qu’à naviguer comme d’habitude. Exit l’intérêt général, la responsabilité politique, laissons faire le marché et contentons-nous de gérer la multiplication d’intérêt privés, entre celui qui livre la marchandise et celui qui l’accueille. N’est-ce- pas là, la seule promesse d’une feuille de route : tout changer pour que rien ne change. Normal.

« Du normal à l’anormal ».

Si le Mouvement du 22 février semble en panne, c’est parce que ceux qui parlent pour lui ne se sont pas donné ni la peine, ni la liberté de le penser, d’en faire un récit, de raconter un moment d’histoire, de le nommer et de l’écouter. Ce Mouvement n’a pas encore dit de quoi il est le nom : « Révolution du sourire », « Hirak, Harak », « Mouvement du 22 février », « Marches » ?

Et, pourtant nous marchons, nous marchons depuis le mois de février, nous sommes déjà fin mai, personne n’avait prévu un tel séisme politique dont les répliques ont complétement bouleversé le paysage humain, politique et éthique de notre pays. Il faut dire, comme le disait sur les pavés du TNA, ce sociologue en magnifique conteur : « ce qui nous arrive n’est pas normal. » Mais si c’est un moment extraordinaire, comment peut-il faire sens s’il ne se traduit pas d’abord par un projet politique, et ensuite un projet politique anormal, au plus loin de ce « normal » auquel nous nous étions négativement habitués ?

Un projet qui prendrait un chemin d’histoire ouvert sur l’avenir qui prendrait la mesure de la gravité de ce présent et de la richesse de son passé inspirant. Un avenir englobant l’immensité de l’Algérie, pays de 40 millions d’habitants, le plus grand d’Afrique partageant ses frontières avec cinq autres pays d’Afrique au cœur des nouveaux partages du monde entre guerres et révoltes populaires, Mali, Niger, Maroc, Tunisie, Libye, Sahara Occidental et avec l’Europe inquiétante et inquiète. Un projet englobant l’histoire et la géographie de sa côte méditerranéenne jusqu’à sa profondeur africaine, saharienne ; depuis les berbères aux algériens et algériennes d’aujourd’hui.

Que veulent les algériens et les algériennes qui marchent tous les vendredis ?

Ils veulent sortir du Pacte du silence qui nous a liés à un pouvoir fratricide, destructeur de lien social, confondant intérêt général et intérêt privé, réducteur des hommes à des tubes digestifs, écrasant, entraînant les algériens à s’entre-tuer, et nous nous sommes entretués.
Nous voulons dé/privatiser l’Algérie, en faire un bien commun par la définition de la citoyenneté, de ses attributs, de ses droits et de ses devoirs. Notre citoyenneté écrasée a une histoire, et si la nationalité algérienne est née de la guerre de libération nationale, la citoyenneté continue à tirer sa quête d’une longue histoire de résistance qui plonge ses racines dans des siècles de terre, elle n’est pas née avec le FMI et la Banque Mondiale.

La génération de novembre, sans faire appel à aucun expert, a su trouver les mots pour dire son projet, relire aujourd’hui la Proclamation de novembre 1954, devrait nous inspirer pour sortir des « feuilles de route » et écrire un projet politique qui s’inscrirait dans cette histoire et cette géographie de l’imaginaire.

« A vous qui êtes appelé à nous juger. », c’est par cette phrase extraordinaire, de celle que l’on n’oublie pas, que commence l’appel du 1er novembre. Quelle force, quel courage, quelle conscience, quelle responsabilité et quelle poésie ! Dès cette première ligne, on devine que les mains des rédacteurs ont tremblé en écrivant pour entraîner vers l’avenir, partager un projet qui les fait agir, « parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », après l’avoir pensé.

Ils disent, en un mot leur projet : Vaincre « par tous les moyens », une puissance coloniale, parmi les puissances et ils prétendent gagner sans rien d’autre que la force de leur récit.

Dans la conscience aigüe du prix exorbitant qu’il faudra payer pour se libérer, ils en prennent la responsabilité totale jusqu’au risque d’être jugés par l’histoire et peut-être condamnés… au cas où ils échoueraient. « L’heure est grave », disent-ils. 
Ils disent d’où ils parlent : depuis, « notre mouvement national terrassé, par des années d’immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien indispensable de l’opinion populaire, dépassé par les événements » qui « se désagrège progressivement à la grande satisfaction du colonialisme. »

Ils disent qui ils sont : « une équipe de jeunes responsables et militants conscients, ralliant autour d’elle la majorité des éléments encore sains et décidés ».

Ils disent ce qui les anime: « Plaçant l’intérêt national au-dessus de toutes les considérations mesquines et erronées de personnes et prestige, conformément aux principes révolutionnaires »

Et, enfin en deux phrases, deux phrases seulement, ils disent leur but : « La restauration de l’état algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. »
« Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions »

Et ils donnent un nom à leur mouvement : FLN.

C’est ce que l’on appelle un projet politique qui fait l’histoire.

Avant de jeter le FLN aux poubelles de l’histoire, réfléchissons. Réhabilitons ce parti canal historique, rendons- lui sa part de lumière et si nous devons le juger, ce à quoi nous ont invité ses fondateurs, ne nous trompons pas de tribunal, ne nous trompons pas de procureur, ne nous trompons pas de FLN. Quand nous serons capables d’écrire un projet/récit de cette hauteur alors nous aurons gagné. Et, j’ai la certitude que nous en sommes capables, chaque vendredi nous le prouvons. Chaque fois que nous n’avons pas peur d’être libres de penser et d’agir, nous le prouvons.