14e mardi de mobilisation à Alger et à travers le pays : Les étudiants toujours déterminés

Salima Tlemcani, El Watan, 29 mai 2019

Ni la chaleur torride ni le jeûne n’ont affaibli la détermination des étudiants à occuper la rue. Hier, ils étaient des centaines à avoir envahi la place de la Grande-Poste

En ce 14e mardi depuis le début de la contestation populaire, les étudiants sont sortis par centaines dans les rues d’Alger. Des drapeaux sur le dos, des pancartes et banderoles dans les mains, ils ont commencé à rejoindre le jardin faisant face à la Grande-Poste dès 9h30.

Une longue file de camions de police barricade les accès à la rue Ben M’hidi, la poste jusqu’au Palais du gouvernement. Quelques groupes d’étudiants continuent à affluer vers les deux jardins. Sur les pancartes qu’ils tiennent, on peut lire : «Assez de parole, nous voulons des actes», «Nous avons commencé similya (pacifique), nous ne changerons pas», «Non à une élection bedouiya (avec Bedoui)». Vers 10h30, des dizaines d’étudiants arrivent de la place Maurice Audin en scandant : «Libérez l’Algérie», «Nous ne voulons pas un Etat militaire, nous voulons un Etat civil», «Sorry ya Gaïd Salah, le peuple n’est pas djayah (bête), tetnahaw gâa» (Vous partez tous). La foule devient de plus en plus compacte et avance progressivement vers la place de la Grande-Poste.

«Je marcherai chaque mardi jusqu’à ce que le système parte. Ce n’est ni le Ramadhan ni les examens qui vont me faire reculer. C’est de notre avenir qu’il s’agit», lance Aymen, un jeune étudiant de l’Ecole polytechnique. Le visage marqué aux couleurs nationales, drapeau en main, il asperge ses camarades avec de l’eau fraîche. Il fait partie du groupe d’encadreurs qui veille sur le bon déroulement de la marche. Il remet une grande banderole à une étudiante sur laquelle est écrit : «On vous fera entendre nos voix même si vous faites les sourds».

Les manifestants continuent à avancer jusqu’à ce mur infranchissable de policiers. «Simiya, silmiya» (Pacifique, pacifique), crient-ils d’une seule voix, puis ils entonnent tous en chœur des chants patriotiques et interpellent les treillis bleus par des : «Policiers, vous êtes les enfants du peuple, le salaire c’est Dieu qui l’assure».

De nombreux portraits de martyrs de la Révolution, notamment celui de Larbi Ben M’hidi, sont brandis sous les cris de «Bensalah dégage, Bédoui dégage», «Djaich, chaab khawa, khawa, Gaïd Salah mâa al khawana» (Armée et peuple des frères, Gaïd Salah avec les traîtres). vers 11h, les étudiants décident de contourner le dispositif de sécurité en descendant par le pont qui mène vers le port, pour rejoindre la place des Martyrs. Ils déroutent totalement les policiers.

La procession poursuit son chemin en scandant : «Talaba machi irhab» (Nous sommes des étudiants et non pas des terroristes), «Etudiants en colère refusent le système». Les policiers sont pris de court. A bord de leurs camions, ils se dirigent à grandes enjambées vers la place des Martyrs en passant par l’avenue Zighout Youcef. Du bas, nous les voyons roulant à grande vitesse ; mais les étudiants continuent à marcher sous un soleil de plomb.

Barricades policières

Chakib, Amir et Hamza portent des brassards verts. Ils font partie d’une équipe de secouristes volontaires qui assurent les premiers soins aux manifestants chaque mardi et vendredi. «Nous avions commencé par le nettoyage des rues après chaque manifestation, puis nous nous sommes organisés entre copains, des étudiants en médecine et autres, en tant que secouristes après avoir fait des formations dans ce sens. Nous sommes mobilisés jusqu’à la fin de chaque marche», affirme Chakib.

Dans son sac en bandoulière, il y a tout ce qu’il faut pour les premiers soins. Son groupe travaille en collaboration avec les gilets oranges, qui assurent le caractère pacifique des manifestations et prodiguent les premiers soins en cas d’urgence.

Hier, ils étaient tous là, aux côtés des volontaires du Croissant-Rouge algérien, reconnaissables à leurs gilets et casquettes rouges. La procession de manifestants poursuit son chemin au milieu des automobilistes, pris au dépourvu.

Pour ne pas paralyser la circulation, une voie est libérée, alors que le reste de la chaussée est occupé par les étudiants qui continuent à marcher en scandant : «Dawla madaniya, machi askariya» (Etat civil et non militaire) et en brandissant des pancartes avec des mots d’ordre : «Non au gouvernement de bricolage», «Non à un Etat militaire préfabriqué, oui pour une commission indépendante chargée de l’organisation d’une élection transparente» «Libérez l’Algérie, non à Bédoui, non à Bensalah».

A quelques mètres de la pêcherie, un véritable mur de policiers antiémeute se dresse en plein milieu de la route, la coupant en deux. Les étudiants crient : «Nous sommes des étudiants et non pas des terroristes», «Simiya, silmiya» (Pacifique, pacifique). Certains veulent aller négocier pour un passage vers la place des Martyrs, mais d’autres s’y opposent. «Il ne faut pas avancer.

Ils vont nous embarquer. Il vaut mieux rester ici», lance un des encadreurs. Sous une chaleur torride, le face-à-face policiers-étudiants dure une trentaine de minutes, marquées par tantôt des chants patriotiques, tantôt des slogans contre la tenue des élections ou pour un changement de système. Infatigables, les étudiants rebroussent chemin.

Ils empruntent le même itinéraire avec la même détermination, encouragés par les klaxons des automobilistes en signe de soutien. Ils reprennent la montée de ce pont en chantant d’une seule voix l’hymne national.

La tension monte d’un cran, lorsqu’un policier, à bord d’un véhicule, leur arrache des mains un immense drapeau et s’en va à toute vitesse. Certains tentent de le rattraper, en vain. La procession poursuit son chemin jusqu’à la Grande-Poste, puis remonte vers l’avenue Pasteur en scandant : «Algérie, libre et indépendante», «Bensalah dégage, Bedoui dégage», «Nous voulons un Etat civil et non un Etat militaire», etc.

Arrivés devant la clinique des grands brulés Claudine et Pierre Chaulet, les étudiants se taisent par respect aux malades qui y séjournent. En face, une autre barricade policière coupe l’accès au Tunnel des facultés. Les étudiants redescendent vers la Fac centrale, puis rejoignent encore une fois la lace de la Grande-Poste sous les applaudissements des passants et les youyous des femmes accrochées aux balcons.