Poursuite contre 12 ex-hauts responsables de l’Etat

Ali Haddad au cœur du scandale

Abla Chérif, Le Soir d’Algérie, 28 mai 2019

Ouyahia, Sellal ainsi que dix autres anciens ministres et hauts responsables seront auditionnés par un magistrat de la Cour suprême dans le cadre d’une enquête judiciaire ouverte par le parquet d’Alger sur les avoirs de Ali Haddad et le groupe ETRHB, a-t-on appris de bonne source. De lourdes charges sont contenues dans les dossiers de plusieurs d’entre eux.

Abla Chérif – Alger (Le Soir) – Tout commence au début du mois de mai, lorsque le parquet d’Alger décide de s’autosaisir pour enquêter sur l’origine de la fortune acquise par l’ancien patron du FCE mais aussi lever les doutes qui entourent le fonctionnement de son groupe ETRHB. Ali Haddad se trouve à la prison d’El-Harrach depuis près d’un mois pour avoir tenté de passer la frontière algéro-tunisienne en possession de deux passeports, dont l’un en cours de validité, et d’une somme d’argent (5 000 euros) non déclarée. Il est poursuivi pour faux et usage de faux, mais une autre procédure le visant, lui et son groupe, s’est engagée parallèlement. Des équipes de la police judiciaire et de la Gendarmerie nationale passent au peigne fin tout ce qui se rapporte à son empire.
Des informations indiquent à ce moment que des perquisitions ont eu lieu à son domicile. Selon d’autres informations, non démenties à ce jour, les recherches aboutissent à la découverte d’armes. Elles coïncident avec l’emprisonnement du général Saïd Bey, ancien commandant de la 2e Région militaire, et l’émission d’un mandat d’arrêt contre le général Chentouf, commandant de la 1re Région militaire.

Selon un communiqué rendu public par le tribunal militaire de Blida, les deux mis en cause sont poursuivis pour avoir octroyé des armes de guerre à des personnes non habilitées à les détenir. L’opinion n’est pas informée des suites, mais une autre grosse affaire se profile.

La gendarmerie de Bab J’did a procédé à l’audition de près de 70 personnes liées de près ou de loin à Haddad ou ayant traité avec son groupe ETRHB. Ses frères, des cadres des entreprises lui appartenant, des responsables et fonctionnaires de tous les ministères (Agriculture, Hydraulique, Transports, Travaux publics…) ayant conclu des marchés avec le prévenu ont été écouté pendant plus de quinze jours et leurs dossiers transmis au procureur général.

Le mercredi 19 mai, il est amené au tribunal Abane-Ramdane et auditionné de longues heures durant par le procureur. Il auditionne également les cadres (et les frères de Haddad) déjà écoutés par la gendarmerie. Plusieurs d’entre eux sont inculpés. D’autres sont mis en liberté provisoire. Parmi eux, des cadres ayant accordé des crédits bancaires. Durant son audition, Ali Haddad cite le nom de deux anciens chefs de gouvernement et plusieurs ministres ayant servi sous Abdelaziz Bouteflika. Le tribunal transmet à ces derniers des convocations.

Ouyahia, Sellal, Amara Benyounes, Amar Tou et cinq autres ministres comparaissent le jeudi 20 mai. Abdelkader Zoukh ainsi que l’ancien wali d’El-Bayadh font partie du groupe qui se présente. Leur nom figure dans la liste des douze personnalités publiée hier par le parquet d’Alger.

La Cour suprême annonce quant à elle le début du processus judiciaire enclenché contre les concernés. Il fait aussi savoir que les enquêtes ont trait à la «conclusion de contrats et d’octroi de marchés de manière illégale».

Des informations émanant de sources sûres affirment que les «contrats suspects ont été accordés sans avis d’appel d’offres, c’est-à-dire de gré à gré, ce qui est contraire à la législation en vigueur». Les mêmes sources font savoir que parmi ces ministres, certains ont fait l’objet d’une attention toute particulière des enquêteurs en possession de tous les dossiers de gros contrats et d’attribution de marchés. Certains sièges de ministères, comme celui des Travaux publics et des Transports ont reçu la visite d’équipes de la gendarmerie qui s’est chargée de récolter tous les documents nécessaires.
Les cadres et fonctionnaires auditionnés ont fait savoir que leurs activités ont été entreprises avec l’aval de leur hiérarchie et des ministres cités par le parquet. A l’exception de Hocine Necib, ex-ministre des Ressources en eau, tous les anciens hauts responsables cités sont concernés par des faits «à caractère pénal».

Le nom de ce dernier ne figure pas dans la liste publiée par le parquet d’Alger. Hocine Necib avait comparu à Abane-Ramdane avec tout le groupe le 20 mai dernier. «Si son dossier n’a pas été transmis à la Cour suprême, cela veut dire qu’il ne contenait pas de charges pouvant conduire à son inculpation», expliquent des avocats. Tous les autres sont cependant susceptibles d’être inculpés «si le magistrat de la Cour suprême décide que les preuves sont réunies».

Dans ce contexte, les deux anciens Premiers ministres se trouvent dans une situation particulièrement sensible. «Il s’agit de contrats, de marchés, expliquent des spécialistes, et l’enquête devra déterminer s’ils ont agi seuls ou s’ils l’ont fait en application du programme économique d’ouverture, inutile de rappeler alors qu’il s’agissait d’instructions et tous savent de qui elles venaient. Est-ce à dire que le processus s’étendra plus loin, vers les concernés ?»

Le procureur de la Cour suprême devra également se pencher de manière un peu plus particulière sur le dossier des deux parlementaires figurant dans la liste des personnes à auditionner. Respectivement député et sénateur, Talai Boudjema et Amar Ghoul bénéficient de l’immunité parlementaire qui entrave le processus judiciaire. Pour mener son enquête, celui-ci sera inéluctablement amené à introduire une demande de levée de cette immunité et de la transmettre au ministre de la Justice. Une procédure s’enclenche ensuite auprès de la commission de l’Assemblée nationale. Les jours à venir peuvent se révéler lourds en surprises.
A. C.