Le gouvernement Bedoui impose un coup d’arrêt brutal à l’industrie du montage automobile

Hassan Haddouche, TSA, 23 Mai 2019

C’est un véritable coup de massue qui vient de s’abattre sur l’industrie naissante du montage automobile algérienne. Le ministère de l’Industrie vient de fixer, d’une façon unilatérale, les quotas d’importation des kits CKD/SKD, destinés aux usines en activité.

Selon les sources de TSA, le ministère de l’Industrie a informé, mercredi 22 mai, par courrier, les constructeurs de leurs quotas de kits SKD/CKD sans aucune consultation préalable. 

Ces quotas sont valables pour l’ensemble de l’année 2019 et applicables sans délais avec un effet rétroactif. Selon les premières réactions enregistrées par TSA, il s’agirait pour certains constructeurs d’une division par 4 du montant de leurs importations par rapport à l’année 2018.

Le gouvernement Bedoui est donc passé rapidement à l’acte après avoir annoncé lors du Conseil du gouvernement réuni le 8 mai dernier que des « décisions importantes » étaient en préparation concernant notamment le contingentement des importations destinées au montage des voitures de tourisme.

Au cours de cette réunion placée sous le signe d’un exposé du ministre des Finances Mohamed Loukal sur « les mesures à prendre pour réduire le déficit de la balance des paiements et la préservation des réserves de change », ce dernier avait été chargé de faire « des propositions concrètes et pratiques, applicables lors du prochain conseil du gouvernement » .

Quelques jours plus tard, c’était au tour du ministre du Commerce, Said Djellab, de confirmer cette nouvelle démarche en estimant devant la presse que « le pays n’est plus en mesure de financer la facture d’importation de kits CKD/SKD comme en témoigne la dernière facture qui s’est rapprochée des 3 milliards de dollars ».

« A ce niveau d’importation qui, d’ailleurs, est appelé à augmenter, des mesures urgentes sont nécessaires », avait ajouté M. Djellab qui a précisé que « la première mesure à prendre c’est d’aller coûte que coûte vers une diminution sensible des importations de kits SKD/CKD dans l’attente d’autres mesures ».

Un coup d’arrêt pour le montage automobile

Jusqu’à ces dernières annonces du gouvernement Bedoui, on considérait généralement que la montée en régime progressive des différents projets de montage automobile devait provoquer une augmentation rapide de la production nationale au cours des toutes prochaines années. A la fin de l’année dernière, l’ancien ministre de l’industrie, Youcef Yousfi, indiquait encore que « la production des véhicules assemblés en Algérie devrait atteindre 400.000 unités d’ici 2020, dont une partie sera destinée à l’exportation ».

L’ancien ministre de l’Industrie avait précisé que le nombre des véhicules assemblés localement avait atteint 110.000 unités en 2017. Les chiffres définitifs pour l’année 2018 situaient la production nationale à un niveau proche de 200 000 véhicules.

L’extrapolation de ces chiffres à une production de 400 000 véhicules en 2020 donnait une facture supérieure à 6 milliards de dollars. Auxquels il faut ajouter près d’un demi milliard de dollars supplémentaires pour l’importation des pièces détachées nécessaires à la maintenance d’un parc automobile de près de 6 millions de véhicules.

Il est encore difficile de dire à l’heure actuelle quelles seront les effets de ces dernières décisions du gouvernement sur la production pour l’année en cours, mais il s’agit très certainement d’un coup d’arrêt brutal imposé à l’industrie du montage automobile dans notre pays.

Des conséquences immédiates sur l’emploi et les prix des véhicules

Dans l’immédiat , ces « mesures d’urgence » prises par le gouvernement pourraient avoir, selon nos sources, pour première conséquence la fermeture au moins provisoire de certaines usines et la mise en chômage technique de leur personnel du fait que le quota qu’il leur a été attribué au titre de l’année en cours est déjà épuisé.

On doit sans doute s’attendre également à une forte pression sur les délais de livraison et les prix des véhicules neufs assemblés en Algérie dans les prochains mois. Les usines en cours de fonctionnement ne seront en mesure de fournir qu’une partie de la demande nationale qui est généralement estimée, selon les sources, entre 200 et 300 000 véhicules par an. Dans le but de préserver au moins en partie leurs marges et de rentabiliser les investissements déjà réalisés, les constructeurs seront sans doute fortement tentés d’augmenter les prix des véhicules disponibles.

Dans ce contexte, la parade imaginée par le gouvernement à travers le rétablissement de l’importation des véhicules d’occasion de moins de 3 ans risque de faire long feu. Improvisée et mal préparée, sa mise en œuvre risque de prendre du temps. Son efficacité risque également d’être contrariée par la hausse prévisible du cours des devises sur le marché parallèle en raison du timing particulièrement malheureux (à la veille de l’été et du hadj) des mesures adoptées par le gouvernement.

L’ensemble de la filière automobile en danger

A plus long terme, outre la révision en forte baisse des objectifs de la production nationale pour les prochaines années et ces fermetures d’usines, les mesures annoncées par le gouvernement Bedoui font peser le risque de compromettre définitivement les chances de voir se développer une industrie de sous-traitance automobile dans notre pays.

Comment imaginer le « respect strict », réclamé par le gouvernement, des dispositions des cahiers des charges sur l’augmentation des taux d’intégration dans le cas d’une production nationale réduite à beaucoup moins des 200 000 véhicules assemblés en 2018 et répartis entre les nombreux constructeurs déjà agréés par le Conseil national de l’investissement ?

Les mesures annoncées par le gouvernement risquent également de geler, sans doute définitivement, la réalisation des derniers investissements très importants annoncés par les groupe Peugeot et Nissan pour l’année 2019. Comment réaliser des investissements de plusieurs centaines de millions de dollars, ainsi que c’est le cas pour ces deux derniers projets en date, si les approvisionnements des usines concernées ne sont pas garantis ?

C’est en réalité l’ensemble de la filière automobile algérienne qui risque ainsi de péricliter et les espoirs placés dans son développement qui risquent de s’effacer avec des constructeurs installés, réduits pour la plupart à des quotas de production minimes, qui vont fonctionner en mode « survie » au cours des prochaines années.