Syndicat national des magistrats : «Il est impossible de parler de justice indépendante»

Abdelghani Aichoun, El Watan, 12 mai 2019

Étant au cœur de l’évolution de la scène politique nationale avec tous les procès initiés à l’encontre d’hommes d’affaires et autres responsables, le Syndicat national des magistrats (SNM), qui a élu, le 27 avril dernier, Issaad Mabrouk, nouveau président en remplacement de Djamel Aidouni, ne pouvait rester indifférent à tout ce qui se dit sur le secteur ces dernières semaines.

Ainsi, dans un communiqué rendu public hier (et traduit de l’arabe par nos soins), il a d’emblée tenu à «rejeter catégoriquement toutes les accusations ciblant le corps de la justice et ses hommes, à travers lesquelles plusieurs parties, officielles et non officielles, se sont attelées à donner une image stéréotypée du travail de la justice qui, d’après elles, ne bougerait que sur injonction».

Les juges refusent qu’ils soient considérés comme un appareil fonctionnant sur ordres quelques fois, et convocations en d’autres fois, et s’accrochent à leurs droits constitutionnels, réclamés par le peuple, qui fait qu’ils sont un pouvoir indépendant qui fait son travail selon le principe de la légitimité, de l’égalité, dans la voie de la neutralité et l’équité».

S’exprimant par la suite sur les moyens nécessaires pour asseoir une justice indépendante, le SNM a indiqué que «la seule garantie et protection pour la justice et les juges ne viendrait pas d’une partie en dehors du cercle du pouvoir judiciaire, mais se concrétiserait à la suite de la mise en application d’un nombre de mesures qui consoliderait l’indépendance entière de la justice en commençant par la révision des textes et des structures qui organisent le travail du juge et de son parcours professionnel».

Une déclaration qui sonne comme une réaction à l’état-major de l’ANP, qui a affirmé, le 24 avril dernier, que l’armée s’engage à «offrir des garanties suffisantes aux instances judiciaires pour le libre exercice de leurs fonctions sans contraintes ni pressions, notamment en termes de lutte contre la corruption et de dilapidation des deniers publics».

Il s’agissait là d’une «mise au point» du ministère de la Défense nationale adressée aux médias qui avaient parlé d’«instruction» et d’«injonction» dans leur lecture du discours d’Ahmed Gaïd Salah prononcé la veille (23 avril) et dans lequel il a évoqué ses «appels» lancés en direction de l’appareil de la justice, pour «accélérer la cadence des poursuites judiciaires concernant les affaires de corruption et de dilapidation des deniers publics et de juger tous ceux qui ont pillé l’argent du peuple».

Entre-temps, plusieurs hommes d’affaire, tels que Issad Rebrab et les frères Kouninef, ont été placés en détention provisoire pour différentes raisons, alors que d’autres personnalités ont été convoquées par les procureurs, à l’image de l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, et l’ancien patron de la police, Abdelghani Hamel. Mais les arrestations ayant le plus défrayé la chronique sont celles du frère de l’ancien Président, Saïd Bouteflika, des deux anciens chefs des services, Mohamed Mediène, dit Toufik, et Athmane Tartag, dit Bachif, et jeudi dernier de Louisa Hanoun, première responsable du Parti des travailleurs (PT). Des mises sous mandat de dépôt prononcées par le tribunal militaire de Blida.

Dans sa déclaration, le syndicat tient à affirmer que tant que les lois et les mécanismes afférents à l’organisation du secteur n’ont pas changé, il ne pourrait y avoir d’indépendance de la justice. «Il est impossible de parler d’une justice indépendante qui bénéficie d’une protection dans le cadre des lois et structures actuelles qui organisent le parcours professionnel du juge et qui ont démontré leurs limites», a lancé en définitif le Syndicat national des magistrats.

A ce titre, il annonce qu’il se constituera partie civile contre «tous ceux qui porteraient atteinte à leurs considérations et indépendances (des juges, ndlr), que ce soit ouvertement ou par insinuation ou tout autre comportement».

Pour le SNM, «appeler à une libre Algérie nouvelle nécessite impérativement d’appeler à l’indépendance de la justice qui doit être débarrassée de toutes les contraintes matérielles et humaines». «Et c’est ce que nous visons en travaillant pour sa concrétisation afin de prendre part activement à faire sortir l’Algérie de la crise», ajoute le syndicat.

Il faut savoir, en dernier lieu, que le SNM a été présidé par Djamel Aidouni, durant trois mandats consécutifs. Exerçant à Béjaïa, le nouveau président Issaad Mabrouk a été l’un des premiers magistrats à rejoindre le hirak.