Une journée à Abane Ramdane

Awel Haouati, 17 avril 2019

Alger, rue de la Liberté, un lundi 15 avril. Il est près de 11h30. Derrière le tribunal Abane Ramdane, les familles et les amis de ceux qui ont été arrêtés le jour de la marche du vendredi 12 avril sont beaucoup plus nombreux que la veille. Près de 82 jeunes sur les 180 interpellés par la police vendredi vont passer devant le procureur aujourd’hui. Leurs proches sont pour la plupart sur place depuis 9h ; beaucoup de mamans, mais aussi des sœurs, des frères, des copains de quartier. Tous attendent. Un policier en civil, jeune en jogging et baskets, va et vient parmi eux. Il se trahit par son attitude différente des autres et un regard suspicieux. Les autres jeunes dehors disent ne pas le connaître. Le jeune civil raconte que si ces jeunes ont été arrêtés, c’est parce qu’ils ont cassé, qu’ils le méritent. Il regarde mal les personnes extérieures à l’affaire, celles qui n’ont ni frère, ni fils, ni époux là-dedans, celles qui sont venues en citoyennes, pour observer et tenter de comprendre, se tenir aux côtés de ces familles.

Une partie des jeunes est arrivée plus tôt au tribunal, dans un fourgon vert pistache, celui dans lequel on transporte ceux qui vont passer « devant la justice », orné d’un dessin de balance sur le côté. Ils sont dans les commissariats depuis vendredi 12 et ont donc largement dépassé les 48 heures réglementaires de garde à vue. Certaines mamans ont pu voir leurs enfants au commissariat, elles affirment à une des deux journalistes présentes que leurs enfants ont été amochés par les coups des policiers, « 3awdjouhoum ga3 », parfois avant même d’atteindre le commissariat ; ils ont été roués de coups dans la rue ou dans le fourgon. Des vidéos faites par des manifestants et des habitants du centre-ville sur le boulevard Mohamed V les semaines précédentes, ou du côté du Telemly le 12 avril, attestent de ces pratiques que nous ne connaissons que trop, et dont les récits se transmettent d’une génération à l’autre.

Je vais vers les femmes rencontrées la veille au même endroit. Pour l’instant, aucune information précise ne leur est donnée ; elles ne savent pas encore à quelle heure les leurs vont « passer » mais elles savent que c’est aujourd’hui, bientôt. La majorité d’entre elles habitent les banlieues d’Alger : Birtouta, Reghaïa, Baïnem… Il y a aussi des jeunes de Batna qui attendent des nouvelles de leur ami raflé vendredi, lui aussi de la même ville. Les jeunes hommes arrêtés ont pour la plupart entre 19 ans et 25 ans, ils ont été embarqués en fin de journée, après que la police ait chargé les manifestants, au niveau de la place Audin et à l’entrée du tunnel des facultés.

Les témoignages et les vidéos des personnes présentes montrent ce qui s’est passé à ce moment. Les gaz lacrymogènes et les tirs de balles en caoutchouc ont visé l’ensemble des manifestants – familles, vieillards, femmes et enfants compris – descendus marcher à cet endroit, provoquant un impressionnant mouvement de foule, à l’intérieur comme à l’extérieur du tunnel sur la place Audin. Quoiqu’en dise le communiqué de la police, qui dément malgré l’existence de ces images, des centaines de personnes auraient pu mourir asphyxiées par les gaz dans le tunnel. Il y a eu de nombreux blessés par balles en caoutchouc et de nombreux malaises dus aux gaz. Les photos circulent sur les pages et les comptes des secouristes bénévoles (le Croissant Rouge algérien ayant déserté la scène).

Cette répression avait lieu tous les vendredis précédents, depuis le 22 février, le plus souvent à l’endroit du barrage de police qui semble fixer la limite à ne pas dépasser par les manifestants descendus au centre-ville. Le barrage, qui s’apparente à une « frontière » entre ce qu’ils délimitent comme étant “leur territoire” et l’espace occupé par la foule des manifestants, n’a cessé de glisser vers le centre et le bas de la ville. Un « front », créé et imposé à la manifestation « silmiya », où se concentre la tension entre les corps protégés et armés (de matraques, de bombes lacrymogènes mais aussi d’espèces de fusil dont on n’a pas compris s’ils tiraient des balles à blanc ou des lacrymo) des policiers et ceux, souvent drapés de l’étoffe nationale, des manifestants. Les choses basculent chaque semaine de la même façon : des éléments de la police, souvent en civil ou vêtus de gilets noirs sortent d’entre les rangs CRS (ou URS) et attaquent la foule avec des sprays lacrymogènes. Arrivent ensuite les tirs de bombes lacrymogènes, tirées vers la foule ou en l’air pour retomber sur elle, et les balles en caoutchouc. L’espace est alors déserté par la foule, pendant qu’un groupe de jeunes hommes se détache et se confronte à la police, par des jets de pierre, des poubelles transformées en barricades. C’est pendant ces moments d’émeute, marginaux et éphémères, qu’il y a de la casse : les vitres des voitures sont brisées par les blocs jetés par les jeunes, ou défoncées par le camion anti-barricades de la police, le « bélier ». C’est aussi pendant ces moments qu’il y a des blessés ; « des deux côtés ! », rectifient très vite ceux qui ne voient pas encore le déséquilibre entre les « forces de l’ordre » armées et militarisées, et les manifestants. La police a cet avantage de pouvoir compter ses blessés et de communiquer ses chiffres, alors que le mouvement, lui, ne compte pas les siens, souvent parce qu’il considère que ceux qui se confrontent à la police ne sont pas dignes d’en faire partie. Ils sont vus comme ceux qui gâchent la Silmiya, ils sont les « casseurs », les « voyous », les « baltagiyas » que le mouvement rejette ou cherche à cacher comme s’il en avait honte. Ces étiquettes et ces généralisations sont apposées alors qu’aucune enquête sérieuse n’a encore été menée pour comprendre qui sont ces jeunes et ce qui se passe au niveau de cette frontière chaque semaine.

Ainsi, lorsque la manifestation du 5 avril s’est achevée sans heurts et dans l’euphorie et les klaxons jusqu’à 22 heures passées, une question s’est posée : pourquoi ne peut-on pas finir toutes les marches dans cette ambiance, sans la violence, sans les blessés, sans ce goût amer qui nous reste à la fin d’une journée pourtant magique ? La réponse est simple et évidente : si la marche du 5 avril à Alger s’est dispersée dans le calme c’est parce que ce jour-là la police n’avait pas chargé, elle n’avait pas réprimé les manifestants, elle n’avait pas gazé. Il s’agissait de la première marche du vendredi après la démission de Bouteflika, et elle précédait l’annonce de la mise en place de Bensalah comme président par intérim le 9. Depuis, la répression s’est renforcée et tout se passe comme si « le pouvoir » nous sommait de rentrer chez nous et cherchait à nous confisquer une nouvelle fois nos espaces et notre liberté de nous mouvoir, réappropriés au cours de ces deux derniers mois.

Ce qui se passait jusque-là en marge des marches pacifiques les semaines précédentes, sur les hauteurs de la ville et loin des regards de la majorité des manifestants, a fait irruption au cœur de la ville la semaine dernière, d’abord lors de la manifestation des étudiants mardi 9 avril, qui a été violemment réprimée, puis vendredi 12 avril. La charge des policiers, leur violence, leurs gaz et leurs balles « en caoutchouc » ont visé la manifestation en plein centre et ont touché tout le monde, sans distinction. Des forces spéciales de la police (les GOSP), armées cette fois d’armes à feu avec de vraies balles, ont été envoyées en fin de journée dans le centre-ville, rappelant les « ninjas » des années 1990. Le chiffre froid de « 180 interpellations » nous est communiqué le soir-même par la DGSN, qui dément l’usage de gaz lacrymogènes sur les manifestants, comme elle dément l’agression à caractère sexuel et l’humiliation des militantes dénudées au commissariat de Baraki samedi 13 avril, et ose justifier cette violence par le mot magique de « lutte anti-terroriste » et par la présence d’« étrangers ». Des médias parlent de « dépassements », et l’affaire aurait été « classée dans un dossier noir » (comme dans la chanson de l’Usmh) si l’alerte n’avait pas été lancée par les témoignages, oraux, écrits et vidéos, plus nombreux cette fois, montrant les bombes lacrymogènes dans le tunnel ou à sur la place Audin, montrant et décrivant les jeunes hommes arrêtés et passés à tabac par les policiers, l’acharnement de plusieurs sur un seul corps. Le calme retombé, la « chasse » terminée, il est de notre devoir de se poser les questions suivantes : que s’est-il passé à Audin, Mohamed V et sur la moutonnière empruntée par les manifestants pour revenir chez eux ? Comment ces jeunes hommes ont été raflés ? Qui sont-ils ?

Il y a un déséquilibre frappant entre la couverture médiatique – par les journaux, les médias électroniques et sur les réseaux sociaux – des arrestations de militants, de journalistes, d’étudiants ou d’avocats, dont on connaît les noms et les visages quelques minutes après qu’ils se soient faits embarqués, et celle, absente, des 180 anonymes raflés vendredi soir, et les semaines précédentes. Les moyens du récit ne sont pas les mêmes pour les uns et les autres, et un énorme fossé se creuse entre la mobilisation provoquée par l’arrestation des premiers et l’indifférence de tout un mouvement pour les autres. Lorsque l’on se rend au palais de justice Abane Ramdane, c’est à cet abandon et à ce grand vide que l’on fait face. Les jeunes arrêtés et leurs familles sont laissés dans une grande solitude et une grande incompréhension face à la « machine » de la répression, des arrestations puis de la justice.

À l’intérieur du tribunal un écran affiche les noms et les chefs d’inculpation des jeunes de la massira du vendredi qui passent dans la journée : troubles à l’ordre public, possession de drogue, ivresse ou possession d’armes blanches (des couteaux, des cutters). Dans le hall, personne n’est capable de donner une information exacte sur l’heure et la salle de la prochaine audience. Personne au comptoir d’information, ni parmi les avocats qui vont et viennent dans leurs robes. Tout est très approximatif et flou. Des mères et des jeunes errent l’air perdu dans le grand hall marbré, les yeux rivés sur l’écran d’affichage. La scène rappellerait presque celle d’une gare où tous les trains sont en grève. Dans l’entrebâillement de la porte d’un bureau à l’entrée, un portrait de Bouteflika qui trône encore.

On dit qu’une audience va avoir lieu dans une demi-heure, à 14 heures. Les familles attendent. L’audience doit finalement se tenir à 15 heures. On entre alors dans le tribunal, les mamans, les sœurs, les amis des présumés prennent place sur des bancs en bois où l’on ne sent pas très à l’aise. D’ailleurs, on ne sent pas à l’aise dans tout cet ensemble austère de murs recouverts de bois, de bancs en bois, d’estrades en bois. Les hommes de l’institution se fondent dans ce décor, eux aussi semblent faits de bois tant ils sont indifférents aux femmes que l’angoisse étouffe et à qui personne ne s’adresse pour leur donner plus d’informations, ne serait-ce que sur le pourquoi de tant d’attente depuis ce matin. Une jeune fille pleure et tremble de tout son corps derrière moi. J’imagine qu’elle doit avoir son frère parmi les présumés. Un policier tient une feuille, il appelle une à une les personnes présentes dans la salle pour vérifier avec elles si leur proche est bien sur la liste de ceux qui vont être présentés à cette session. Il en fait sortir quelques-uns qui se sont trompés de salle, d’heure ou de jour. Une hadja crie dans la salle qu’on ferait mieux d’enfermer les voleurs de ce pays plutôt que de s’en prendre à nos jeunes. « Wesh darou les jeunes diawelna messaken ? Ma darou walou ! Habssou hadouk serra9ine leblad ! ». Elle n’a pas d’enfant parmi ceux qui vont être présentés, elle est de passage pour dire ce qu’elle pense et on la tolère parce qu’elle est vieille. Un jeune lui répond : « L’hadja hadi bladhom, machi bladna. Hna bladna l’Europe… Leblad hadi mekhdou3a m’62 l’hadja ». Un avocat sort fumer sa cigarette en pestant contre ce public qui ne sait pas se tenir. Les mères aux premiers rangs se retournent vers la hadja et la supplient de se taire, elles ne veulent pas qu’on les fasse toutes sortir à cause d’elle, elles sont là pour voir leurs enfants. La hadja ne se tait pas. Une autre hadja prend place à côté d’elle, qui tient un tout autre discours : ces jeunes, s’ils sont là, c’est qu’ils ont cassé, « Machi 9olna silmiya ? ». Elle dévisage l’autre hadja et interpelle une jeune fille venue voir son frère qui va s’asseoir à côté d’elle : « Eh ! Rouhti 3end el hadja ta3 el poulitique, la mafia ! ». On rit de cette scène et ça permet de souffler un peu.

Après plus d’une heure d’attente, l’audience va enfin commencer. La salle se lève. On fait entrer les 19 présumés au banc des accusés. Ils resteront debout. On se rassoit, la juge fait l’appel à voix haute et chacun des garçons répond par « hadher » [présent]. Et puis plus rien, la voix de la juge, comme celle des trois ou quatre avocats présents, est inaudible. Il n’y a pas de micro, rien de ce qu’ils disent ne parvient au public, ou très peu, et l’arabe littéraire et le vocabulaire juridique employés n’aident pas. Un jeune dit à son pote à côté : « Ma fhamna walou ». Elle hausse la voix une nouvelle fois (elle en est donc capable) pour lire une dizaine de noms, déclare que ceux-là sont libres tandis que l’autre partie est renvoyée à un procès qui se tiendra le 29 avril. Tout se passe très vite. Une grande confusion s’empare du public : les mères des jeunes libérés poussent des youyous et sortent en courant, tout le monde est debout et essaye de comprendre ce qui se passe, les mères dont les garçons seront jugés dans 15 jours s’écroulent littéralement. L’une d’elle pousse les gros meubles de la salle, fait tomber son sac et ses affaires, pleure et crie « Hassbiya allah oua ni3ma lwakil ! ». Certaines semblent prendre ce qui a été annoncé pour une condamnation. Des personnes tentent de leur expliquer qu’il ne s’agit pas d’une condamnation, que leurs fils seront jugés dans deux semaines mais leur douleur et leur angoisse sont trop grandes. Des policiers se précipitent pour essayer de vider la salle, bousculent le public pour le faire sortir.

Une fois dans le hall, une avocate explique aux uns et aux autres ce qui vient de se passer. Une dizaine de jeunes parmi les 19 ont été libérés, parce qu’on n’a rien retenu contre eux, tandis que l’autre moitié doit passer par le juge d’instruction et sera envoyée à la prison d’El Harrach en attendant d’être jugée dans deux semaines. Lorsque nous lui demandons où sont les avocats qui se sont proposés de défendre gratuitement les cas d’interpellations pendant les manifestations, elle nous répond qu’elle est l’une des rares à proposer ses services bénévolement. À l’extérieur les mères attendent ceux qui viennent d’être libérés. Pour elles c’est la fin de près de trois jours et trois nuits d’angoisse. Pour les autres, le chemin est encore long et il faudra attendre le 29 pour savoir si leurs enfants seront condamnés ou pas.

Depuis lundi des individus, des journaux et des organisations réagissent à ces interpellations massives du vendredi. Ainsi, s’il est positif que la ligue algérienne des droits de l’homme demande sur sa page Facebook « un procès équitable pour ces jeunes », il est grave qu’elle qualifie la répression violente de la marche de vendredi par la police et les heurts qui s’en sont suivis de simples « incidents » et d’« excès ». La ligue des droits de l’homme affirme par ailleurs, sans enquête préalable, que tous ces jeunes sont accusés de destructions de biens publics, de vols et d’agression et estime qu’ils sont « dénoncés par le Hirak qui a choisi une voie pacifique ». Encore une fois, c’est comme si le mouvement, du moins en partie, n’assumait pas une de ses composantes, catégorisée comme des « éléments perturbateurs ». Ce genre de généralisations, moins surprenantes lorsqu’elles viennent d’un simple citoyen qui ne fait que parler en son nom, pousse à fermer les yeux sur la répression policière et le caractère violent et arbitraire de ces interpellations. Le fait que certains de ces jeunes soient par la suite jugés coupables d’avoir pris avec eux une arme blanche, de la drogue ou d’avoir volé un portable, ne légitime aucunement la violence et l’acharnement de la police à leur encontre au moment des interpellations, en fin de marche. Ces jeunes se sont fait embarqués quasiment par délit de faciès, sur les lieux de confrontation avec la police mais aussi sur le chemin du retour. Ils ont été passés à tabac par plusieurs policiers dans la rue et sur la route du commissariat.

Un jeune de 23 ans, Yetto Ramzi, est dans le coma depuis vendredi soir à l’hôpital Mustapha Bacha suite aux coups qu’il a reçu de plusieurs policiers, notamment à la tête. Il n’y a pas les « bons manifestants » d’un côté, et les « mauvais manifestants » de l’autre, qui mériteraient ce qui leur arrive. La répression policière est la même contre tous, et il serait grand temps que ce mouvement assume toutes les parties qui le composent s’il veut aller vers la construction d’un état de droit et d’une société juste et démocratique.

À Zakaria, Chouaib, Tahar, Mohamed, Salah-Eddine, Abderrahmane, Fayçal, Bilel, Nabil, Omar, Mohamed, Wahab, Khelifa… Ces prénoms que j’ai pu noter dans la salle d’audience lorsque les 19 garçons ont été présentés au banc des accusés. Leurs familles n’ont pas voulu que l’on transmette leurs noms.